De Gaulle Vs Roosevelt

Le diptyque « La bataille de Gaulle » réalisé par Antonin Baudry a rencontré un grand succès au cinéma cette année, avec six millions de spectateurs. La qualité cinématographique de l’œuvre et le jeu des acteurs y est pour beaucoup, mais on peut aussi interpréter ce succès comme l’envie de trouver d’un leader politique de la même stature que le chef de la France libre. Dans un contexte de crise politique et de déclassement international, le général de Gaulle offre l’image d’un Chef capable de restaurer la grandeur de la nation. C’est oublier que ce grand homme, revenu au pouvoir en 1958, est devenu très impopulaire dix ans plus tard. L’homme alors âgé de 77 ans n’était plus en phase avec la jeunesse et le monde ouvrier issue du baby-boom qui rejetaient le paternalisme et le conservatisme moral incarnés par le Général…Et la crise de 1968 éclata. Mais ceci est une autre histoire.

Revenons donc à la « Bataille de Gaulle ». Comme tous les films à caractère historique, tout ce que montre le film ne doit pas être pris pour argent comptant. Il est temps de remettre l’église au milieu du village. Ce que j’entends aborder dans cet article c’est la relation complexe existant entre le général de Gaulle et le président démocrate américain Franklin D. Roosevelt, notamment au sujet de la mise en place d’une administration militaire alliée en France et d’une tentative de mise sous tutelle du pays par les Américains, des thèses évoqués dans le film d’une manière fausse et quelque peu outrancière. Le traitement de l’AMGOT dans « J’écris ton nom » illustre le décalage entre la rigueur historique de l’ouvrage de Julian Jackson (conseiller historique du film) et les nécessités dramatiques de la mise en scène. Alors que l’historien ne consacre que de rares lignes à ce projet bureaucratique sans ancrage réel, le réalisateur en fait un ressort narratif central pour accentuer la tension politique.

Affiche du film La Bataille de Gaulle

Il faut rappeler que Charles de Gaulle n’était foncièrement pas anti-américain. Il a sauvé l’honneur de la France en 1940 et sa souveraineté en 1944, animé par le désir farouche de préserver l’indépendance nationale de la France face à l’hégémonie américaine qui ne va avoir de cesse de grandir. De Gaulle savait ce que la France devait aux États-Unis. Mais il distinguait toujours l’alliance de l’alignement. L’inimitié existant entre Roosevelt et le Général était réelle, mais elle s’explique parfaitement. Elle repose sur un mélange de facteurs politiques, psychologiques et stratégiques. Elle évolue entre 1942 et 1944.

Mon analyse documentée doit permettre d’aller plus loin que la formule simpliste « Roosevelt n’aimait pas de Gaulle ». 


Premiers contacts

En mai 1941, René Pleven, le représentant du général de Gaulle, se rend aux États-Unis pour établir une base de relation entre Washington et la France libre qui est alors considéré par l’administration Roosevelt comme un simple mouvement de dissidence. Les Américains ont toujours un ambassadeur à Vichy où siège le gouvernement « légal » de la France et expriment une grande réserve vis-à-vis des Français libres et surtout de leur chef. À ce stade du conflit, les Américains soutiennent la Grande-Bretagne de plus en plus implicitement, notamment avec l’adoption de la loi prêt-bail. De Gaulle a donné tout pouvoir à Pleven pour négocier. Ce dernier est chargé d’établir des relations diplomatiques permanentes avec le Département d’État, d’organiser des échanges économiques entre les colonies gaullistes et l’Amérique, d’acheter des avions pour l’Afrique afin d’assurer les liaisons entre les territoires mais aussi du matériel de guerre, de créer ou recréer des comités de la France libre et de développer une propagande favorable tout en obtenant “le concours des bonnes volontés privées américaines”. En juillet 1941, M. Pleven est introduit par l’ambassadeur britannique auprès de Roosevelt. Il présente un mémorandum concernant les besoins de la France libre, notamment en ce qui concerne les possessions coloniales sous leur autorité. 

A la création du Comité national français (CNF) René Pleven (en arrière-plan à gauche) est nommé commissaire à l’Economie, aux Finances et aux Colonies. En décembre, il assume en plus de ses fonctions la direction de la Caisse centrale de la France libre. Homme de confiance du général de Gaulle, il assure régulièrement l’intérim lors de ses absences. (c) DR

L’affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon

Le 16 décembre 1941, Londres informe Washington du projet des forces françaises libres de prendre le contrôle de Saint-Pierre-et-Miquelon. La question est soumise à Roosevelt, qui refuse de leur donner l’autorisation d’agir. De Gaulle, qui est informé de sa décision dès le lendemain, accepte dans un premier temps de différer l’action avant de se revenir sur sa décision.

Le président Roosevelt prononce son discours du « Jour de l’infamie » devant le Congrès le 8 décembre 1941. 
(c) US National Archives, Washington

La prise de contrôle de l’archipel par la France libre le 23 décembre est par conséquent un très mauvais départ. L’archipel est situé dans une zone stratégique extrêmement sensible, à proximité immédiate de Terre-Neuve et des routes maritimes de l’Atlantique Nord. De plus, Washington entretient toujours des relations diplomatiques avec le gouvernement de Vichy qui est toujours l’autorité légale. La prise de l’archipel par les Français libres remet directement en cause la diplomatie américaine qui avait promis au gouvernement de Vichy de maintenir le statu quo dans les territoires français de l’hémisphère occidental. Lors des rencontres organisées avec le premier Ministre canadien Mackenzie King, le Président Roosevelt suggère que le Canada nomme une commission composée d’un représentant de Vichy, un des forces françaises libres et un du Canada. Le gouverneur doit être rétabli dans ses fonctions et les forces françaises libres doivent se retirer.

Dès la fin du mois de décembre 1941, les stocks de timbres locaux sont surchargés en rouge ou en noir avec la mention «France libre» ou «France libre FNFL»

Churchill admet qu’à un moment donné, il a donné son aval de Gaulle, avant de faire machine arrière quand il a été informé de l’opposition ferme de Roosevelt. Il a ainsi dit qu’il était prêt à « prendre de Gaulle par le cou » pour lui dire qu’il était allé trop loin et le ramener à la raison. Mais le secrétaire d’État américain Cordell Hull, un gentleman du sud courtois mais explosif, dit au Président qu’il ne serait pas judicieux de faire revenir le gouverneur, car il était pro-Axe et sa femme allemande. D’une certaine manière, cette intervention a permis de clarifier la situation. De son côté, Hull a une franche conversation franche avec Churchill, accusant ouvertement De Gaulle d’être un comploteur dont les agissements entravent l’action de la Grande-Bretagne, du Canada et des États-Unis. Il demande au Premier ministre de l’inciter à retirer ses troupes, les Canadiens et les Américains prenant en charge le contrôle de la station-radio de Saint-Pierre. Churchill craint que cela ne détériore ses relations avec la France libre. De son côté, le Canada refuse d’intervenir pour rétablir l’autorité de Vichy. Le 1er janvier 1942, Roosevelt clôt l’affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon par une déclaration publique. Roosevelt ne souhaite pas transformer l’incident en crise majeure, d’autant plus qu’un plébiscite montre que la population de Saint-Pierre-et-Miquelon soutient à 98% la France Libre.

Dessin de presse en faveur de la France libre de Rollin Kirby. (c) Library of Congress, Washington

Désormais, Roosevelt se montrera extrêmement méfiant envers les instances de la France libre, qui sont pratiquement écartées des mécanismes de consultation alliés, une situation que de Gaulle trouve anormal, la France libre contrôlant des territoires et fournissant des moyens militaires aux Alliés. En janvier 1942, le représentant de la France libre à Washington Adrien Tixier proteste précisément contre cette situation.

La dégradation de la confiance américaine envers Vichy.

Les archives américaines montrent qu’une bascule se produit au printemps 1942, avec une accélération très nette après le retour de Pierre Laval. Depuis la signature de l’armistice du 22 juin 1940, les États-Unis ont maintenu des relations diplomatiques avec Vichy pour une raison essentiellement stratégique : ils veulent conserver un canal direct avec le gouvernement français et empêcher que l’Empire français ne tombe dans l’orbite de l’Axe. Washington cherche encore à obtenir de Vichy des garanties concernant la flotte, l’Afrique du Nord, les colonies et le respect de la neutralité. Un mémorandum de Cordell Hull daté du 2 février, consacré à l’affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon, rappelle explicitement que la politique américaine consiste à maintenir Vichy dans le respect de ses engagements concernant la flotte française, les bases d’Afrique du Nord et les possessions coloniales françaises.

L’amiral Leahy en entrevue avec le maréchal Pétain le 28 avril 1942.
© Keystone-France/Gamma Rapho – Médiathèque de Vichy

À partir de janvier-février 1942, la collaboration militaire et économique de Vichy avec l’Axe en Afrique du Nord change la donne. Dans un message du 20 janvier, Leahy s’exprime en ces termes : « D’autre part, la résistance des Français contre une attaque allemande ou italienne soit en France elle-même, soit dans toute autre une partie de l’Empire colonial serait considérée par le président comme une réaction normale et naturelle. Une telle résistance n’aurait pas seulement le soutien moral des États-Unis, mais elle bénéficierait aussi du soutien matériel des États-Unis États, par toute aide militaire et navale possible, nous pourrait en faire partie. » Dès lors, Washington soupçonne que des fournitures françaises – en particulier du carburant – sont acheminées vers les forces de Rommel via la Tunisie. Roosevelt envoie une missive de protestation au Maréchal Pétain le 10 février. Son message rappelle que les États-Unis ont voulu préserver les relations franco-américaines, mais qu’ils sont désormais préoccupés par l’utilisation du territoire et des ressources françaises au bénéfice de l’Axe. Le même jour, Sumner Welles reçoit l’ambassadeur de France. Le compte rendu de l’entretien montre que Washington commence à considérer Vichy moins comme un gouvernement avec lequel il faut coopérer que comme un gouvernement qu’il faut surveiller et contenir.

C’est effectivement ce qui se passe. Le 25 avril 1942, Cordell Hull reçoit l’ambassadeur britannique. La discussion porte précisément sur la question de savoir s’il faut continuer les relations avec Vichy. Hull dit alors que les États-Unis ne pourront probablement pas maintenir longtemps leurs relations diplomatiques avec Vichy si le Canada les rompt, car Washington ne peut pas « rester seul » dans cette situation. Quelques mois auparavant, Hull défendait activement le maintien des relations avec Vichy. Désormais, il envisage la possibilité que cette politique ne soit plus tenable. Le retour de Pierre Laval au pouvoir le 18 avril marque un autre tournant. Si Washington ne reconnaît toujours pas de Gaulle comme représentant officiel de la France – Roosevelt demeurant extrêmement méfiant à son égard – parallèlement, les États-Unis développent des liens concrets avec les Français libres.

Un apaisement de courte durée entre le chef de la France Libre et Roosevelt

Roosevelt commence progressivement à reconnaître que la France libre est une réalité militaire et territoriale avec laquelle il faut travailler. Dans un document diplomatique américain daté du 23 juin 1942, les États-Unis déclarent officiellement : « Le Gouvernement des États-Unis reconnaît la contribution de Général de Gaulle et les travaux du Comité national français en maintenir vivant l’esprit des traditions et institutions françaises et estime que l’armée vise des objectifs nécessaires pour une poursuite efficace de la guerre, et donc la réalisation de nos objectifs combinés, sont les meilleurs avancé en prêtant toute l’assistance militaire possible et le soutien à la Comité national français comme symbole de la résistance française en général contre les puissances de l’Axe.»

L’opinion publique américaine avait une opinion globalement très favorable du général De Gaulle pendant la SecondeGuerre mondiale, créant un contraste saisissant avec la méfiance profonde que lui voue le président Franklin D. Roosevelt. Pour la presse et les citoyens américains, De Gaulle incarne le romantisme et le courage de la Résistance française face à l’Allemagne nazie.

Les médias américains présentent très largement le chef de la France libre comme un champion de la liberté, ce qui lui confére une immense popularité auprès de la population comme le montre cette couverture du Real Life Comics. © Coll. Auteur

Washington s’engage à continuer à traiter avec les autorités françaises libres locales dans les territoires qu’elles contrôlent, de centraliser les questions de guerre avec le Comité national français à Londres et considère l’assistance aux forces françaises libres comme faisant partie de leur politique de coopération militaire. Les réalités militaires obligent les Américains à considérer les Français libres comme des partenaires. Cependant, ils refusent de leur reconnaître le statut de gouvernement français, le destin politique de la France ne pouvant être déterminé que par les Français eux-mêmes. Il est important de comprendre que le Département d’État et les militaires américains n’ont pas toujours exactement les mêmes positions que leur président qui continue de refuser de reconnaître une légitimité politique au général de Gaulle.

Des GI de la 1st US Infantry Division s’apprêtent à livrer leur premier combat en Algérie, aux abords d’Oran contre les forces françaises le 8 novembre 1942.
(c) US National Archives, Washington

L’opération Torch déclenchée le 8 novembre 1942 place les Américains face à une réalité qu’ils n’avaient pas anticipée : Vichy contrôle toujours une partie importante de l’Empire français, obligeant les Américains à négocier avec l’amiral Darlan, l’homme qui a condamné de Gaulle à mort par contumace et réprimé les Français libres. Roosevelt justifie cette politique par des considérations strictement militaires, Darlan étant à ce moment-là, la seule autorité militaire et politique à même d’obtenir rapidement la cessation des combats en Afrique du Nord. Les considérations politiques doivent être subordonnées à la victoire militaire. Ce choix est pour de Gaulle incompréhensible car il considère que la République française n’a jamais juridiquement cessé d’exister et qu’il en incarne la continuité légitime. Après l’assassinat de Darlan à Alger le 24 décembre, le projet de voyage du général de Gaulle à Washington est annulé. Dans un message daté du 26 décembre, adressé au premier Ministre britannique, le président s’exprime sur la visite comme suit : « Je pense qu’il serait préférable que de Gaulle reporte la visite ici. Cela donnera à « Symbol » (nom de code de la conférence interalliée qui se tient à Casablanca du 14 au 23 janvier 1943) une chance d’éclaircir la situation au préalable.

Roosevelt considère de Gaulle comme un homme qui veut transformer la Résistance en pouvoir politique, ce qu’il craint. C’est probablement le cœur du problème. Le président américain ne conteste pas seulement le caractère de Gaulle, il refuse qu’un homme, qui n’a pas été élu prétende parler au nom de la France. Dans un télégramme envoyé à Churchill le 22 juillet, Roosevelt expose très clairement sa position : le Comité français de Libération nationale (CFLN) créé le 3 juin 1943 doit coopérer avec les Alliés, et les questions politiques françaises doivent être laissées aux Français une fois la France libérée. Il s’oppose au fait que le CFLN puisse se considérer comme l’expression de la souveraineté française. Son raisonnement est basé sur la légitimité démocratique.  La France devra choisir librement son gouvernement après la Libération. De Gaulle, au contraire, entend faire reconnaître la légitimité politique de la France combattante et, progressivement, celle du CFLN. C’est là un point de divergence fondamentale entre les deux hommes. FDR cherche un nouveau candidat pour latéraliser le chef de la France libre. Il joue ainsi la carte du général Henri Giraud qu’il voit comme un militaire de métier, moins politique et donc plus facile à intégrer au sein du dispositif militaire allié. Mais il s’avère rapidement que ce dernier ne possède pas l’aura du général de Gaulle. Les responsables américains doivent quant à eux tenir compte de l’aversion personnelle de Roosevelt pour de Gaulle et de son désir de renforcer la position de Giraud grâce aux livraisons américaines. Les notes prises lors de la conférence montrent qu’il envisage un comité réunissant Giraud, de Gaulle et un civil, dans l’espoir de créer un comité à la tête de la France combattante, mais Roosevelt va rapidement constater que de Gaulle possède un avantage politique considérable sur Giraud. En outre, les agitations des gaullistes à Alger l’exaspèrent au plus haut point car cela créé un désordre sur les arrières des armées alliées, ce qui n’est pas de nature à apaiser les tensions.

Casablanca, Roosevelt temporise tout en jouant la carte Giraud

Le problème majeur de Roosevelt est de savoir comment utiliser les forces françaises d’Afrique du Nord sans laisser de Gaulle prendre le contrôle politique de l’ensemble du mouvement français. Le président américain rencontre Giraud les 17 et 19 janvier à Casablanca. Il discute avec lui de l’administration française en Afrique du Nord, du réarmement de l’armée française et de la future organisation politique. Giraud explique à Roosevelt que l’avenir du pays doit être la priorité et que les ambitions personnelles doivent être subordonnées à cet objectif. Il défend également le maintien de l’administration civile existante en Afrique du Nord. C’est exactement le discours que Roosevelt souhaite entendre.

Giraud et De Gaulle échangent une poignée de main forcée à Casablanca pour les photographes et les correspondants de presse. Le désunion sera rapide. (c) DR

Lorsqu’il rencontre pour la première fois de Gaulle à Casablanca, il ne se trouve pas face pas un inconnu, mais un homme avec lequel son administration coopère depuis un an tout en refusant de lui reconnaître la légitimité qu’il revendique. C’est probablement pourquoi leur première rencontre se passe mal. Le compte rendu américain de cette conversation indique d’ailleurs que Roosevelt juge de Gaulle « rigid and unresponsive » et lui reproche de placer la politique française plutôt que d’accorder la priorité à la coalition militaire pour gagner la guerre. De Gaulle, de son côté, défend une conception politique de la France qui est difficilement compatible avec celle de Roosevelt. Les controverses politiques ou factionnelles françaises l’insupportent. L’unité du CFLN doit éliminer les rivalités entre groupes et les « aspirations individuelles ». Pour Roosevelt, de Gaulle ne se comporte pas comme un représentant provisoire de la France mais comme le chef d’une faction politique souhaitant prendre le pouvoir.

Robert Murphy, les yeux et les oreilles du président en Afrique du Nord, comprend très vite que le problème ne peut pas être résolu en éliminant de Gaulle. Lui et Roosevelt envisagent un comité ne réunissant plus que Giraud et de Gaulle. FDR souhaite réconcilier les deux officiers plutôt que dans une volonté absolue de marginaliser de Gaulle. Les archives montrent que les Américains cherchent un compromis. Le 24 janvier, les deux généraux publient une déclaration commune affirmant leur accord sur un objectif commun : libérer la France. Mais derrière cette apparente réconciliation, une question reste en suspens : lequel des deux dirigera politiquement la France combattante ? Roosevelt espère que Giraud constituera un contrepoids suffisant à de Gaulle. Or, son poulain ne peut rivaliser avec son rival qui dispose d’un important réseau, de relais au sein de la Résistance intérieure et un outil de propagande très efficace. Les Américains commencent donc à comprendre que la formule imaginée à Casablanca ne fonctionnera pas comme ils l’espéraient. FDR cherche alors à empêcher de Gaulle de transformer son mouvement en gouvernement. Il expose son projet dans un mémorandum daté du 8 mai dont Churchill est copie. Il envisage que le futur organe politique de la France n’est qu’un rôle consultatif; que Giraud soit le commandant en chef des forces françaises et que De Gaulle ne dispose d’aucune autorité gouvernementale. Il parle de lui en ces termes : « De Gaulle est peut-être un homme honnête, mais il souffre d’un complexe messianique. De plus, il est persuadé que le peuple français le soutient personnellement et sans réserve. J’en doute. Je pense que le peuple français soutient le Mouvement de la France libre ; qu’il ne connaît pas De Gaulle et que sa loyauté va aux nobles idéaux du mouvement à ses débuts et à son aboutissement, la restauration de la France. S’il savait ce que vous et moi savons de De Gaulle lui-même, il continuerait à soutenir le mouvement, mais pas son chef actuel à Londres.» Dans ce même document, FDR écrit que la conduite du Général est devenue intolérable et l’accuse de mener une propagande « vicieuse », allant jusqu’à envisager sur un ton ironique de le nommer gouverneur de Madagascar ! Si Roosevelt reconnaît les qualités du chef de la France libre, il juge son comportement politique parfaitement intolérable.

À Temara (Maroc), la colonne Leclerc devient 2e Division Française Libre (DFL) et prend le nom de 2e division blindée (2e DB). L’unité en entièrement équipée à l’américaine.
(c) Musée du général Leclerc et de la Libération de Paris

Depuis Alger, Murphy s’entretient avec Giraud, Catroux, Monnet, etc. Lorsqu’en juin éclate la crise autour du commandement militaire, son analyse est clinique. Il rapporte que Giraud considère que de Gaulle cherche à prendre le contrôle de l’autorité militaire tout en laissant à Giraud le titre honorifique de commandant en chef. Mais Murphy rapporte également le point de vue de Jean Monnet qui considère que Giraud n’est pas capable de réorganiser seul les forces françaises. Ce dernier estime même que si de Gaulle part, l’opinion française le réclamera. Murphy ne croit pas vraiment que de Gaulle soit le dictateur que Roosevelt imagine parfois ; mais il pense qu’il s’agit d’un homme extraordinairement ambitieux, qui entend transformer son prestige militaire et son autorité morale en pouvoir politique. Il faut par conséquent trouver un moyen de mieux utiliser ses capacités.

Quant à Cordell Hull, il partage l’analyse du président, estimant que de Gaulle par son agitation politique cause des difficultés aux commandants militaires américains et britanniques, tandis que la véritable contribution militaire française en Afrique du Nord venait, selon lui, de Giraud. Il recommande que les États-Unis et la Grande-Bretagne adoptent une politique commune et, si nécessaire, soutiennent Giraud comme unique chef militaire français. Derrière le conflit Giraud/de Gaulle se cache une question cruciale :  Qui organisera politiquement la France après la Libération ?

Churchill reconnaît lui aussi que de Gaulle est insupportable, mais son pays ne peut pas l’abandonner parce qu’il est devenu le symbole de la résistance française. Le premier Ministre britannique écrit dans The Hinge of Fate qu’au cours de la conférence de Washington (mai 1943) pas un jour ne se passe sans que Roosevelt ne lui parle du général de Gaulle. Malgré son hostilité personnelle, l’administration et l’armée américaine continuent de coopérer avec les instances de la France libre et fournissent du matériel à ses forces militaires. Néanmoins, la question du Lend-Lease (prêt-bail) est directement affectée par la rivalité entre de Gaulle et Giraud, Roosevelt voulant utiliser l’aide américaine comme levier pour renforcer ce dernier. Le président démocrate américain n’est pas contre la France libre, mas il ne souhaite pas reconnaitre de Gaulle comme le seul et unique prétendant. Néanmoins, le rapport de force s’inverse progressivement en faveur du général de Gaulle qui représente la continuité de la France en guerre pour une partie croissante de la France combattante, y compris au sein de la résistance intérieure. La création du Comité français de Libération nationale (CFLN) constitue un tournant majeur. De Gaulle et Giraud deviennent officiellement les deux présidents du Comité, mais dans les mois qui suivent, Le chef de la France libre prend l’ascendant politique sur son rival. Roosevelt comprend alors que son projet a échoué. Il reconnaît officiellement le succès obtenu en Afrique du Nord et évoque favorablement la création du CFLN tout en refusant encore de lui accorder une souveraineté pleine et entière. 

Printemps 1944 : Washington ne veut toujours pas reconnaître de Gaulle

La méfiance américaine demeure forte au début de 1944. Le problème n’est cependant plus exactement le même que l’année précédente. De Gaulle a désormais acquis une véritable légitimité auprès de la Résistance intérieure et du monde politique français depuis la constitution du Comité Nationale de la Résistance (CNR) le 27 mai 1943.

Roosevelt reste convaincu que les Alliés doivent conserver une marge de manœuvre en ce qui concerne l’avenir politique de la France. Il insiste pour qu’une administration militaire soit mis en place en France, allant contre l’avis d’Henry Stimson, son secrétaire d’État à la Guerre, et celui d’Eisenhower qui souhaite coopérer avec le général de Gaulle et les autorités locales. Le 23 mai 1944, de Gaulle, qui se trouve à Alger est invité à Londres par Winston Churchill pour discuter de l’administration des territoires français qui seront libérés. Trois jours plus tard, il reçoit une missive de Roosevelt pour se rendre à Washington. De Gaulle tarde à répondre. Le 2 juin, au matin, il reçoit un nouveau message du premier Ministre britannique qui se montre plus insistant : « Venez, je vous prie, avec vos collègues le plus tôt possible et dans le plus profond secret. Je vous donne mon assurance personnelle que c’est dans l’intérêt de la France. » Après avoir consulté le CFLN rebaptisé GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française), De Gaulle s’envole le 3 juin au matin et arrive à Londres en début de soirée pour rencontrer le General Dwight D. Eisenhower commandant le SHAEF. Son entrevue tourne au vinaigre quand Eisenhower lui montre le texte de la proclamation devant être adressée aux populations d’Europe occidentale au moment du débarquement. La France n’ayant pas de gouvernement aux yeux des États-Unis, il n’est pas fait mention du gouvernement d’Alger. Il est demandé aux Français « exécuter les ordres du commandement allié ». De Gaulle refuse de le prononcer sur les ondes de la BBC. Le 5 juin, il propose au commandant suprême d’apporter quelques corrections à la proclamation, mais Eisenhower décide de conserver le texte intégral, qui a déjà été imprimée à 40 millions d’exemplaires.

La mise en circulation de place de titres monétaires réservées à l’usage exclusif des militaires, dite d’invasion, va provoquer de sérieux remous, mais il ne s’agit en rien d’une tentative de mise sous tutelle comme je l’explique dans mon autre article : Les billets AMGOT ou l’imbroglio français.

La monnaie dite d’invasion. Les Américains ont pris beaucoup de précaution pour élaborer ces billets pour ne pas froisser la susceptibilité des Français. (c) DR

Parallèlement, De Gaulle a été maintenu dans l’ignorance totale des détails du débarquement en Normandie. Il ressent ce manque de confiance comme une profonde humiliation pour lui et pour la France qu’il représente. La veille du Débarquement, il rencontre de nouveau Churchill dans le train les emmenant à Southampton. Une violente altercation éclate. Face à l’intransigeance de De Gaulle qui refuse de céder sur la souveraineté française, Churchill prononce une phrase restée célèbre : « Sachez-le, Général : chaque fois qu’il nous faudra choisir entre l’Europe et le grand large, nous choisirons toujours le grand large. Chaque fois qu’il me faudra choisir entre vous et Roosevelt, je choisirai Roosevelt. »

Si Roosevelt n’aime pas le général, il n’en est pas de même pour Eisenhower, Henry Timson et la plupart des membres du War Cabinet et du Foreign Office qui lui sont favorables. L’homme jouit d’une grande popularité auprès des Britanniques d’autant qu’ils savent qu’ils auront le plus grand besoin de l’amitié et de l’appui français pendant et après le conflit.

Le 6 juin, de Gaulle refuse de parler à la radio après les autres chefs d’État des pays occupés et Eisenhower. Il obtient de s’adresser aux Français à 18 heures sur les antennes de la BBC. Il précise que les Français devront respecter les consignes données par le GPRF et par les responsables politiques qu’il aura nommé. De Gaulle se rend ensuite à Washington du 6 au 10 juin 1944 et s’entretient avec le président américain à plusieurs reprises. Le chef de la France libre traverse la Manche à bord de La Combattante et débarque à Graye-sur-Mer le 14. L’attitude des Britanniques et des Alliés lors de la venue du général de Gaulle est marquée par la méfiance, le contrôle et la tentative d’éviter toute récupération politique. À son arrivée sur la plage de Courseulles-sur-Mer, de Gaulle est emmené au château de Creullet où le général Montgomery a installé son quartier général. Les Britanniques ont prévu un programme pour éviter les débordements politiques. Churchill a expressément recommandé d’éviter que de Gaulle ne s’exprime publiquement ou ne rassemble des foules sur son passage. Conscient de la méfiance de ses hôtes, de Gaulle bouscule le protocole et l’itinéraire prévus par les Britanniques. Il s’impose à Bayeux (première ville importante libérée), y nomme immédiatement François Coulet comme commissaire de la République — court-circuitant l’administration alliée — et y prononce un discours historique devant une foule enthousiaste, un véritable plébiscite qui force le respect des Britanniques.

En juillet, il retourne à Washington pour rencontrer Roosevelt qui lui fait part de ses projets, sans se départir de ses préjugés vis-à-vis de lui.  Le président américain accepte finalement que le CFLN exerce une autorité civile française de facto, à condition que deux principes soient maintenus : Eisenhower conserve toute autorité nécessaire aux opérations militaires et les Français doivent pouvoir choisir librement leur gouvernement.

Le débarquement en Normandie change la situation :

  1. Que les Alliés reconnaissent l’autorité française sur le territoire libéré ;
  2. Que l’administration française soit rétablie immédiatement ;
  3. Que les Français aient le sentiment qu’ils se libèrent eux-mêmes, et non qu’ils sont simplement occupés par les Anglo-Américains.
Roosevelt dont l’état de santé se dégrade reçoit le général de Gaulle à la Maison Blanche du 6 au 11 juillet 1944. (c) DR

Le 13 juillet, un communiqué américain reconnait que le GPRF est officiellement chargé d’assurer l’administration de la France et annonce l’abandon de l’AMGOT. Les Américains constatent qu’il n’existe pas de vide politique que l’AMGOT aurait été obligé de combler. Lorsque Paris est libéré, de Gaulle dispose d’une réalité politique que Washington ne peut plus ignorer. Cordell Hull recommande à Roosevelt de reconnaître le gouvernement provisoire français.

Lorsque Roosevelt meurt le 12 avril 1945, les tensions personnelles avec de Gaulle disparaissent. Ce dernier décrète un deuil national en France et fait célébrer une messe en sa mémoire à la cathédrale Notre-Dame de Paris le 15 avril. Il se rendra sur sa tombe à Hyde Park (New York) le 26 août et déposera une gerbe de fleurs sur sa tombe en présence d’Eleanor Roosevelt. Mais les relations entre la France du général de Gaulle et les Etats-Unis d’Amérique seront toujours ponctués de haut mais surtout de bas.

Le général de Gaulle est désormais accepté comme chef national pour la période initiale. Hull ajoute que les résistants français ne semblent pas disposés à accepter une dictature personnelle et que de Gaulle lui-même travaille à maintenir une continuité légale et à intégrer des éléments démocratiques. Mais Roosevelt hésite encore. Le 15 septembre à Québec, lui et Churchill conviennent que le moment n’est pas encore venu de reconnaître officiellement le CFLN comme gouvernement provisoire. C’est le général Eisenhower qu va lui recommander de le reconnaître rapidement dans l’intérêt des armées alliées. Il craint qu’en l’absence de reconnaissance, les forces parallèles ne tentent de s’imposer ce qui engendrerait des problèmes à l’arrière. La reconnaissance américaine intervient après la reconnaissance britannique et soviétique. La réalité politique s’impose à Roosevelt. 

De Gaulle vient rendre hommage au dirigeant américain accompagné de sa veuve Eleanor Roosevelt. (c) US National Archives

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