Le regard de Kesselring sur Rommel après El Alamein

Lors des mes recherches pour mon prochain ouvrage, j’ai compulsé un document intéressant publié par l’Air Historical Branch du Ministère de l’Air Britannique. Il s’agit d’une analyse de la guerre en Méditerranée par le Maréchal Albert Kesselring qui a été interroger comme bon nombre de généraux allemands Je suis tombé sur un passage dans lequel il livre un portrait honnête sur le maréchal Erwin Rommel, le fameux Renard du Désert. Le sujet est éloigné de mon sujet mais j’ai trouvé ce passage instructif sur la personnalité de ce chef de guerre.

Février 1940, Rommel assiste à l’arrivée de la 5. Leichte Division et de la 15. Panzerdivision qui vont former l’ossature du Deutsches Afrikakorps, (c) TdG

 » Le maréchal Rommel quitta l’Afrique à la mi-mars pour se rétablir et se préparer à une nouvelle mission. Ce fut un crève-cœur de lui annoncer, avant son départ, qu’Adolf Hitler avait accepté ma suggestion de lui décerner les Diamants à sa Croix de Chevalier ; l’Italie allait également lui remettre la Médaille d’or en reconnaissance de ses exploits. Je savais  par son chef de la propagande, qu’il serait ravi de ces décorations.

Le nom de Rommel était impressionnant. J’ai souvent répété au quartier général du Führer qu’il fallait absolument le laisser en Afrique, car il y était quasiment indispensable et équivalait à une division supplémentaire. Je dois ajouter que je n’ai eu, et n’ai pu avoir, que des éloges à son égard dans mes rapports, même si j’ai critiqué sa retraite d’Afrique du Nord, comme je l’ai décrit ici. Je n’ai ni envoyé Rommel ni convoité son poste, d’autant plus que j’étais bien plus âgé que lui ; j’étais toujours très heureux que nous, Allemands, ayons un si tankiste qui connaissait si bien le désert. Je dois commencer par dire ceci, car on m’a reproché de m’opposer à Rommel, qui aurait d’ailleurs tenu ces propos. »

Rommel donne ses instructions en pleine bataille. ©TdG

 » Rommel était avant tout un soldat, un homme de métier. C’était sa force, mais aussi, compte tenu de son attitude en Afrique, une faiblesse indéniable.

Je considérais Rommel comme le meilleur spécialiste allemand de la guerre blindée et de la guerre du désert. Je maintiens cette opinion aujourd’hui encore. Il possédait un sixième sens quasi inné pour ce type d’opérations en terrain désertique.

Rommel était un homme de première ligne dont la bravoure personnelle était incontestable. Malgré sa rudesse typique du Wurtemberg, ses hommes l’appréciaient. Avec ses subordonnés, c’était moins évident ; il se montrait parfois d’une impolitesse insultante. S’il n’avait pas été originaire du Wurtemberg, on aurait peut-être pu lui dire deux mots.

Rommel n’était pas un officier d’état-major ; il était très sensible à ce sujet. Il possédait tout juste les qualifications requises pour commander une armée, mais pas celles nécessaires pour commander un groupe d’armées. Cette affirmation n’est en rien dénigrante, car il a excellé dans ses autres fonctions. Nul n’est parfait, et Rommel a su reconnaître ses limites. On dit qu’il aurait confié à un ami proche (le général Streccius) ses doutes quant à sa capacité à commander un groupe d’armées. Il était difficile de contrebalancer son individualité, même en nommant un bon chef d’état-major.

Rommel était très nerveux ; le moindre revers affectait tout le front. Le moindre succès le poussait à se bercer d’illusions. Tout chef doit surmonter ses doutes, mais il doit les garder pour lui. Si des idées pessimistes se répandent, le moral des meilleures troupes s’en trouve peu à peu détruit. Rommel ne comprenait pas ce silence. Le simple soldat connaissait les doutes de son général. Un commandant doit croire au succès de sa mission ; à tout le moins, il doit pouvoir simuler cette foi en la victoire. Si cela lui est impossible, il doit démissionner. L’enthousiasme qui animait Rommel disparut après El Alamein ; il sombra dans les plus sombres pressentiments, qui, à la longue, devinrent insupportables. Il poursuivit son combat sans enthousiasme et, de ce fait, ne connut plus le même succès ni la même chance qu’auparavant.

Malgré sa nature simple, il supporta les attachés de presse qui l’entouraient et qui, certes, firent parler de lui, mais qui lui firent plus de mal que de bien. »

Source :

The War in the Mediterranean Part II by Field Marshal Kesselring, Air Historical Branch, G 29843l/EFE/5/5i/50, p.24-25.

La couverture du magazine Motorschau du mois de novembre 1942 montre un Rommel souriant. ©TdG

Bibliographie :

Christophe Prime, Erwin Rommel, monographie, Orep, 205, 32 pages.

Benoit Rondeau, Rommel, Perrin, 2018, 480 pages.

Benoit Lemay, Erwin Rommel, Perrin, 2009, 528 pages.

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