La série « Band of Brothers » (2001) a contribué à réécrire l’histoire de la capture du Berghof, la résidence de montagne d’Adolf Hitler les 4 et 5 mai 1945.
Si on pose la question de s’avoir qui l’a remporté, une majorité citera le 2nd Battalion du 506th Parachute Infantry Regiment (PIR) de la 101st US Airborne Division, et en particulier les gars de l’Easy Company. Et pourtant, ce n’est pas le cas. La minisérie « Band of Brothers » diffusée en 2001 et produite par Steven Spielberg et Tom Hanks est en partie responsable de cette appropriation mémorielle. En réalité, Dick Winters et ses hommes n’ont pas été les premiers arrivés à se rendre maîtres des lieux, quoiqu’en dise nos amis américains.
Le dernier épisode de la série Band of Brothers s’achève en effet sur le Major Dick Winters annonçant aux officiers de la E Company de la reddition des forces armées allemandes depuis la terrasse du Kehlsteinhaus. (c) HBO
La capture du Berghof : un contexte historique particulier
Printemps 1945, le IIIe Reich est à l’agonie. Les Alliés mettent un point d’honneur à s’emparer les lieux symboliques du pouvoir nazi pour marquer la défaite du IIIe Reich et du nazisme. Adolf Hitler s’est suicidé le 30 avril. La bataille de Berlin touche à sa fin, Evgueni Khaldeï, photographe de l’agence Tass, fixe sur sa pellicule des soldats de l’Armée rouge installant un drapeau de l’Union soviétique au sommet du Reichstag, le siège du Parlement allemand. Deux jours plus tard, les soldats soviétiques pénètrent dans le bunker de la Chancellerie où Hitler se terrait depuis le 16 janvier.
Les sergents de l’Armée rouge Mikhaïl Yegorov et Meliton Kantaria placent le drapeau n°5 de la 150e division au sommet du Reichstag. La faucille et le marteau cousus sur le drapeau sont au moins deux fois plus grands que dans la réalité. La photo devient iconique.
De leur côté, les Américains pensaient avoir fait le plus dur. En effet, le 22 avril, le 10th Engineer Combat Battalion de la 3rd US Infantry Division « Rock of the Marne » avait fait sauter l’immense croix gammée (swastika) surplombant la tribune principale (Zeppelinfeld) du stade de Nuremberg où se sont déroulés six congrès du parti nazi les grands rassemblements du parti nazi entre 1933 et 1938.
Le symbole était fort, mais il a été plus ou moins oblitéré par la capture du bunker de la Chancellerie et la découverte des restes des dépouilles du Führer et d’Eva Braun. Cela nécessitait une réponse. Il leur fallait donc s’emparer d’un autre symbole : la localité de Berchtesgaden abritant la résidence d’Adolf Hitler et celles des autres dignitaires nazis comme Hermann Göring, Martin Bormann ou encore Albert Speer.
Le Berghof
La résidence privée d’Adolf Hitler est située au cœur des Alpes bavaroises, sur l’Obersalzberg dominant la petite ville de Berchtesgaden. Le paysage est d’une beauté à couper le souffle. C’est ici qu’il reçoit ses amis proches et les délégations étrangères. Après avoir emprunté une petite route sinueuse de montagne, les invités qui arrivent au Berghof, ne peuvent que s’émerveiller devant le point de vue qui leur est offert.
En 1925, Hitler effectue une retraite dans la région de l‘Obersalzberg. Il loue la Haus Wachenfeld,un modeste chalet avant de l’acheter en 1932 grâce aux droits d’auteurs de la vente de Mein Kampf. Il le fait agrandir par la suite. (c) Droits réservés
C’est en rendant visite à Dietrich Eckart au cours de l’hiver 1922-1923, que Hitler est tombé amoureux de la région. Il loue la Haus Wachenfeld à la veuve d’un riche industriel munichois contre un loyer de cent marks par mois. En 1927, il achète le modeste chalet grâce aux droits d’auteurs de son livre Mein Kampf. le chalet qu’il louait dans l’Obersalzberg: Par la suite, il fait appel à ses talents d’architecte pour le transformer et l’agrandir. Le bâtiment est imposant mais il conserve le style de la région. La décoration intérieure, qui est à l’image du propriétaire, est emprunte de rigueur et de sobriété. Des toiles de maîtres italiens et allemands sont accrochés sur les murs. Dans le salon, une grande baie vitrée donnant sur le massif des Alpes disparaît dans le sol pour accéder à la terrasse où le dictateur aime se prélasser et se faire prendre en photo. Amateur de cinéma, Hitler a pensé a dissimulé un écran derrière une tapisserie des Gobelins.
L’immense baie vitrée de la Haus Wachenfeld donnant sur les Alpes. (c) Droits réservés
De nombreuses personnes confondent le Berghof et le Kehlsteinhaus aussi connu sous le nom de Nid d’Aigle (Eagle’s Nest). Or, les lieux sont bien distincts. Le premier est la résidence principale de montagne d’Adolf Hitler situé sur le massif de l’Obersalzberg, Le second est le lieu de réception prestigieux construit au sommet du mont Kehlstein par lequel on accède grâce à un ascenseur luxueux creusé dans la roche. (c) Droits réservés
Devenu le second siège du gouvernement, le Berghof se transforme en un vaste complexe fortifié. Les travaux sont suivis par Marin Bormann. Sur l’autre versant de la montagne, un portail en bronze permet d’accéder à un tunnel creusé dans la roche au bout duquel se trouve un ascenseur. Au sommet, un hôtel pour les invités de marque, une caserne de SS et un poste de commandement ont été construits. On trouve à proximité de la résidence de Hitler, des villas réservés aux dignitaires du Reich. Chaque année, les ministres et leurs familles séjournent dans le voisinage et tentent de rencontrer Hitler pour expédier les affaires courantes. Du haut de son nid d’aigle, le Führer s’imagine déjà en maître du monde.
Berchtesgaden occupe une place centrale dans l’imaginaire nazi depuis les années 1930. Hitler y a reçu chefs d’État et diplomates. C’est au Berghof qu’il a échafaudé l’annexion de l’Autriche (Anschluss), les autres annexions territoriales du Reich et plusieurs décisions stratégiques majeures de la guerre. Le Berghof est donc bien davantage qu’une résidence secondaire : c’est un véritable centre de pouvoir du régime nazi. Le General Dwight D. Eisenhower craint que la région ne devienne une forteresse alpine. Des nazis fanatiques pourraient être tenté de mener une guérilla contre les Alliés. Le Reichsführer-SS Heinrich Himmler avait élaboré un plan allant dans ce sens. Mais l’hypothèse s’effondre rapidement. Les unités américaines avancent sans rencontrer de résistance organisée. Dès lors, la capture du dernier grand symbole du nazisme n’est plus un objectif stratégique, mais un enjeu de prestige militaire et mémoriel. Pour les soldats, plus pragmatiques, ce petit coin de Bavière abrite les trésors amassés par les dignitaires nazis. Les rumeurs évoquent des caves remplies de grands crus, des œuvres d’art pillées, des voitures de luxe et bien d’autres richesses encore. Ainsi, une véritable course contre la montre est engagée.
Sus au Berghof : avantage les Cottonbalers
La 3rd US Infantry Division du Lieutenant General John W. O’Daniel, qui vient de s’emparer de la ville autrichienne de Salzbourg, est dans la meilleure position. Malgré des ordres restrictifs donnés par sa hiérarchie, O’Daniel décide d’envoyer le 7th Infantry Regiment du Colonel John Heintges, en direction de Berchtesgaden. Le 4 mai vers quinze heures, un pont provisoire est jeté sur la rivière Saalach par les Engineers. O’Daniel fait mettre en place un barrage routier. Les gardes ont pour instructions de ne laisser passer personne sans son autorisation. Le 1st Lieutenant Sherman Pratt, commandant la L Company, traverse le cours d’eau sans attendre. L’officier est un vétéran aguerri, qui a combattu avec sa division en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, et en Europe de l’Ouest. Lui et ses hommes progressent le long d’une vallée étroite bordée de collines boisées, un endroit idéal pour une embuscade. Pourtant, la progression se déroule sans incident majeur. Les Américains pénètrent dans Berchtesgaden vers 16 heures sans coup férir et découvrent un décor alpin sublime. Le train blindé de Göring rempli de victuailles est en gare.
Un char M4 Sherman et des fantassins de la Third pénétrent dans Berchtesgaden le 4 mai 1945. (c) National Archives – Washington
Casque ayant appartenu à un officier de la HQ Company du 7th Infantry Regiment. (c) Collection privée – Photo et montage auteur
Un officier français coiffe les Américains au poteau
La nuit précédente, le général Philippe Leclerc de Hautecloque a donné l’ordre au sous-groupement Barboteux a reçu l’ordre de se rendre à Berchtesgaden. Les half-tracks de la 12e compagnie du Régiment de marche du Tchad (RMT), les obusiers automoteurs M7 du 64e régiment d’artillerie de division blindée (RADB), les char M4 de la 2e compagnie du 501e régiment de chars de combat (RCC) foncent dans l’obscurité. Les Français parviennent à convaincre les Américains de les laisser emprunter le pont enjambant la Saalach mais la progression est lente. Ils atteignent le village finalement de Berchtesgaden où un Combat Command américain est en position, pensant avoir atteint leur objectif. Environ 2 000 soldats allemands sont rassemblés et faits prisonniers par les Cottonballers. Il est 17 heures quand le sous-groupement Barboteux atteint le pont. Les soldats américains refuse de laisser passer la colonne française. Informé, Leclerc contacte O’Daniel qui temporise jusqu’à ce qu’il soit informé que ses hommes ont atteint Berchtesgaden. Il fait rouvrir le pont. Les Français arrivent à Berchtesgaden peu de temps après.
Sur ces entrefaites, le 1st Lieutenant Pratt est informé par l’un de ses hommes, germanophone, de l’existence au sommet de la montagne voisine du fameux Nid d’Aigle. Mais, il est trop tard car un officier français, l’a pris de vitesse. Le capitaine Jacques Touyeras commandant de la 31e batterie du RADB a obtenu du colonel de Guillebon l’autorisation de monter en jeep vers le Berghof distant de 5 kilomètres. Le petit véhicule 4×4 emprunte une route sinueuse bordée par un à-pic impressionnant. Touyeras et son chauffeur croisent sur leur route un groupe de jeunes de Hitlerjugend qu’ils désarment, puis atteignent le mur d’enceinte du complexe. Quarante-cinq soldats SS se constituent prisonniers. Le site porte les traces du bombardement massif mené par la Royal Air Force le 25 avril 1945.
Le site du Berghof est bombardé par la RAF le 25 avril 1945. (c) Fondation Maréchal Leclerc de Hautecloque / Photo Cloaquen
L’officier français se fait conduire jusqu’à la maison du Führer qui est soufflé alors par une explosion. Aucun soldat américain ne se trouve sur les lieux. Touyeras demande par radio l’envoi de renfort et l’ordre lui est donné de redescendre à Berchtesgaden. L’officier s’exécute et remonte avec une section vers le Berghof, mais à la sortie d’un virage, il tombe nez à nez avec des chars américains surmonté de fantassins montant eux aussi vers l’Obersalzberg. Ces derniers sont fortement contrariés d’apprendre que des Français les ont devancés. Les blindés américains et les Cottonbalers arrivent à leur tour. Leclerc félicite Touyeras et lui demande d’aller hisser les couleurs françaises au « Nid d’aigle » (Kehlstein). Ce dernier, escorté par un groupe de combat du III/RMT, s’acquitte de la tâche le 5 mai à 9 heures du matin.
Des half-tracks du III/RMT progressent vers le Berghof. La neige est encore présente. (c) ECPAD
Les Cotonballers descendent le drapeau nazi flottant encore à proximité des ruines de la Haus Wachenfeld encore fumantes. (c) National Archives – Washington
Le pillage du Berghof
Les résidences secondaires de Hitler et de Göring sont aussitôt occupées. Un pillage méthodique autant que festif se met en place. Les soldats découvrent l’immense cave à vin des dignitaires nazis : remplis de champagne, de cognac et de grands crus français, mais aussi des produits de luxe, argenterie et des œuvres d’art. Il est prévu de distribuer une partie des biens à la troupe en guise de récompense et d’envoyer le reste en France, à des institutions. Des soldats font bombance, remplissant leurs gourdes de vin. Les brancards sont utilisés pour transporter les caisses de bouteilles de champagne et de de cognac en contrebas où une vingtaine de camions attendent d’être chargés. Français et Américains célèbrent l’évènement en buvant du champagne devant les ruines du Berghof.
Les Cotoonballers prennent la pose à proximité de la Haus Wachenfeld. (c) US National Archives – Washington
Livre récupéré un soldat du 7th Infantry Regiment dans la maison de Göring. (c) Collection privée – Photo et montage auteur
Une Mercedes blindée 770K immatriculée Z 96 501 utilisée par Hitler est offerte par ses hommes à Leclerc qui la refuse pour l’offrir au général De Gaulle qui la confie au musée de l’Armée. Ce dernier s’en sépare en 1949. Elle sera rachetée par un riche Américain qui s’en servira pour des exhibitions. (c) ECPAD
Les Screaming Eagles : une légende plus forte que la réalité
Dans la minisérie Band of Brothers, Steven Spielberg montre la Easy Company prenant possession du Kehlsteinhaus ou nid d’aigle construit au sommet du Kehlstein, un promontoire rocheux surplombant l’Obersalzberg. Situé à quelques centaines de mètres du Berghof, on y accède par la route et par un ascenseur. Dans une interview accordée à la Bibliothèque du Congrès et dans des interviews plus récentes, Herman Louis Finnell, de la 3rd US Infantry Division, a déclaré que son régiment n’était pas monté jusqu’au Kehlsteinhaus.
Le 506th PIR du Colonel Robert Sink n’arrive finalement que le 5 mai. Il prend possession du secteur selon le plan établi, la 3rd US Infantry Division ayant reçu l’ordre de retourner à Salzbourg. Les parachutistes vont donc rester plus longtemps sur place, contribuant enraciner l’idée que ce sont eux qui sont arrivés en premier. Dans son ouvrage « Band of Brothers » qui a servi de trame à la série, l’historien Stephen E. Ambrose présente l’arrivée de la Easy au Berghof comme l’aboutissement symbolique du parcours de la compagnie, depuis l’entraînement à Toccoa jusqu’au cœur du pouvoir hitlérien en mai 1945. Les hommes du Major Richard Winters profitent eux aussi du contenu des caves que leurs prédécesseurs n’ont pu emporter ou boire. Les récits évoquent des camions entiers d’alcool distribués aux compagnies du bataillon. Pendant plusieurs jours, Berchtesgaden devient un immense lieu de célébration de la victoire.
Les nombreuses photographies montrant la 101st US Airborne au Nid d’Aigle ont faussé la perception de l’histoire. Ici, on voit les officiers de la Easy Company. « Dick » Winters et son ami Lewis Nixon sont au centre. (c) DR
La popularité de la série BoB a amplifier l’idée que la 101st US Airborne Division avait « pris » le Berghof en premier. Si du côté américain, les archives et les témoignages démontrent que les premiers GI à atteindre le site appartenaient au 7th Infantry Regiment d’O’Daniel, le témoignage du capitaine Touyeras indique que c’est lui et son chauffeur qui ont été les premiers soldats alliés à y pénétré au nez et à la barbe des GI. Les vestiges du Berghof seront détruits dans le courant des années 1950 pour éviter que le site ne devienne un lien de pèlerinage.
Diplôme de citoyen d’honneur par la ville de Berchtesgaden remis à Hitler récupéré au Berghof par un tankiste du 501e RCC. Les biens récupérés par les hommes de la 2e DB étaient marqués à l’aide d’un tampon spécialement fabriqué pour l’occasion. (c) Collection privée – Photo et montage auteur
Découvrez mes monographies sur Adolf Hitler et Hermann Göring dans ma page consacrée à mes publications : C’est par ici !