Le Victory Piano sur tous les fronts

La photo d’un piano droit américain en Normandie prise au cours de l’été 1944 est aussi incongrue que de trouver le logo du fabricant de piano Steinway & Sons sur des pièces de planeurs Waco arrivés par vagues successives les 6 et 7 juin. Soucieux du moral de ses troupes, l’armée américaine n’a pas hésité à faire traverser des océans à des pianos spécialement conçus pour résister aux turpitudes de la vie militaire et ce sous tous les climats. L’histoire de cet objet tout aussi surprenant qu’élégant nous fait découvrir celle de son fabricant.

La société Steinway & Sons et sa filiale pendant la guerre

Crée en 1853 par un fabricant de piano allemand émigré aux Etats-Unis, Heinrich Engelhard Steinweg, la société Steinway & Sons installée à Manhattan s’est spécialisée dans la fabrication de piano de grande qualité. Cependant, l’avenir de entreprise compromis avec le déclenchement du conflit.

Aux États-Unis, les restrictions en matières premières tel que le laiton, acier, le feutre contraignent Theodore Steinway à arrêter la fabrication de piano. En 1942, l’outil de production de Steinway & Sons se remet en marche. L’usine new-yorkaise produit des éléments en bois de planeurs Waco CG4-A pour le compte de General Aircraft qui a obtenu un contrat de complaisance avec l’U.S. Army Air Force. L’activité n’est pas très lucrative, mais elle permet à la société de maintenir son activité. Les ouvriers et ouvrières – ces dernières ayant remplacé les hommes mobilisés – fabriquent les centaines de pièces en contreplaqué nécessaires à la réalisation des planeurs, mais aussi les caisses utilisés pour transporter ces derniers. En 1943, Theodore Steinway apprend que le programme de construction de planeurs va s’arrêter au printemps 1944 et qu’il ne sera pas relancé.

Près de 1 100 appareils sont sortis des ateliers, mais la société qui emploie un millier de personnes, ne réalise quasiment pas de bénéfices. En 1942, Steinway a perdu 150 000 $; l’année suivante lui permet de gagner 200 000 $, mais elle perd 500 000 $ en 1944. L’U.S. Army Air Force a pris en charge l’intégralité des coûts de fabrication du planeur et Steinway & Sons s’est vu garantir une marge correspondant à 5 % du coût total. Cependant, une partie de ces coûts correspondait à des « frais généraux et administratifs ». Steinway a facturé moins de 5 000 dollars alors qu’elle aurait dû facturer plus de 200 000 dollars. Pour aggraver la situation, Théodore a utilisé la majeure partie du capital de Steinway & Sons pour financer le contrat relatif aux planeurs. Cette manne s’est tari et General Aircraft a différé le paiement de l’avance, obligeant Théodore à contracter des emprunts auprès des banques et a absorbé les coûts dans le cadre de son activité courante. À la fin de l’année 1942, il a investi près d’un million de dollars dans les activités liées à l’effort de guerre. Steinway & Sons n’a donc réalisé aucun bénéfice sur le contrat de fabrication de planeurs.

Une chaîne de fabrication de planeurs Waco CG4-A. Le savoir-faire de Steinway dans le domaine du bois est mis à profit pour fabriquer les pièces complexes de l’appareil. (c) DR
Cale-rampe basculante utilisée dans les planeurs pour caler le matériel roulant dans les planeurs Waco. (c) Airborne Museum.
Le marquage du fabricant et les tampons de réception situés à l’arrière de la cale-rampe. (c) Airborne Museum

Sous l’impulsion de son directeur des ventes, Roman de Majewski, la société se recentre sur la fabrication de piano. La production de piano n’étant pas suffisante, Majewski tente de trouver de nouveaux débouchés (système de diffusion audio, fabrication de cercueils). Steinway & Sons ne peut aligner ses prix sur ceux de la concurrence. Fort heureusement, en juin 1943, le War Production Board (WPB) passe commande de 405 pianos droits Victory à Steinway (également connu sous le nom ODGIOlive Drab Government Issue Field Piano ou GI Piano). Huit mois plus tard, l’U.S. Army passe de nouvelles commandes sauvant l’entreprise du dépôt de bilan.

Vingt G.I. Piano flambant neuf arborant leur livrée militaire vert kaki ou gris Navy attendent de partir aux quatre coins du monde. (c) Steinway

La filiale allemande de Steinway & Sons

Steinway & Sons a ouvert en 1880 une usine en Allemagne pour alimenter le marché européen florissant. Mais, à la fin de l’année 1941, l’usine installée à Hambourg est déclarée propriété ennemie à la suite de l’entrée en guerre des États-Unis, puis placée sous tutelle par le gouvernement nazi. Bechstein étant le fournisseur officiel de pianos du régime nazi, l’usine Steinway n’est autorisée à vendre que vingt instruments par mois, alors qu’elle en produisait 1 000 à 1 500 par an dans les années 1930. L’usine est réquisitionnée pour fabriquer des avions-leurres, des lits pour les abris anti-aériens et des crosses d’armes. En 1943, les bureaux de la société établis dans l’usine de Schanzenstraße sont détruits par un bombardement allié. Un des bâtiments de l’usine de Rondenbarg est endommagé en 1944.

Un Victory Piano est exposé dans le magasin Grunewald’s pour inciter les clients à soutenir l’effort de guerre dans le cadre de la seconde campagne des War Bonds. (c) NARA

Un piano tout terrain

Facturé 486 $, le piano Victory est dédié dans sa conception à la musique du jazz et au swing. Il arbore la livrée kaki de l’US Army, grise ou bleue pour l’U.S. Navy. L’instrument est un modèle droit aux formes épurées. Il se distingue par sa grande robustesse. Un bois exotique très dur est utilisé pour lui permettre de résister aux voyages, à l’humidité et aux fortes chaleurs. Le châssis est renforcé avec des armatures métalliques. Les câbles sont en fer doux à la place des câbles en cuivre enroulé autour des cordes graves en acier. Les aciers sont traités contre la corrosion et les feutrines contre les infestations. L’ivoire habituellement utilisé pour fabriquer les touches du clavier est remplacé par du plastique moins fragile, mais surtout plus facile à produire. Du fer doux remplace le cuivre autour des cordes de basse en acier. Le piano est plus lourd qu’un Steinway standard. Il pèse 250 kg au lieu de 180 kg. Il mesure 1 m de haut, 1,50 m de long et 60 cm de profondeur. Des poignées permettent à quatre hommes de le déplacer. L’instrument de musique est transporté dans une caisse en bois renforcé et livré avec un kit d’outils d’accordage, un manuel d’utilisation, des pièces de rechange sans oublier les partitions de chants religieux et de jazz.

Un soldat qui garde bon moral fait un bon combattant. (c) NARA

L’arrivée d’un piano sur le front

« Il y a deux nuits, nous avons reçu un divertissement bienvenu quand une jeep tractant une remorque est arrivée au camp. La caisse contenait un système d’éclairage et un piano Steinway. Maman, tu rirais si tu avais été là pour le voir. Le Steinway n’est pas du tout comme celui de l’oncle Jake. Il est plus petit et peint en vert olive, comme une jeep. Nous avons tous été mis dehors et avons pu nous amuser après le repas quand nous nous sommes réunis autour du piano pour chanter. La seule chose qui manquait était les « hautes notes » d’oncle Jake. Je me suis endormi heureux et aujourd’hui, je fredonne quelques-unes des chansons que nous avons chantées.* »

Extrait d’une lettre du Private Krane écrite le 6 mai 1943. Il sera tué la semaine suivante par un char allemand.
L’actrice Marlene Dietrich chante pour un groupe de GI réunis autour d’un Victory Piano. (DR)

Au total, 2 436 Victory Vertical Steinways ODGI sont fabriqués et envoyés sur tous les différents théâtres d’opération en avion ou par bateau pour divertir et soutenir le moral des troupes américaines. D’autres pianos civilisés seront achetés par des organisations religieuses ou des écoles. Majewski fera tout son possible pour trouver d’autres produits à vendre comme des système de diffusion de musique pour les usines ou encore la fabrication de cercueils. Theodore Steinway sortira ruiné de la guerre. L’usine de Hambourg sera reconstruite grâce à l’aide du plan Marshall, celle de New-York se relèvera finalement pour notre plus grand plaisir.

(c) Tous droits réservés. Christophe Prime, juin 2026.

4 thoughts on “Le Victory Piano sur tous les fronts

  1. Dété Frédéric

    Bonjour j.ai découvert l.existence de ce piano il y a quelques jours en regardant un reportage sur arte.
    Désirant en savoir plus j.ai fait quelques recherches et je suis tombé sur votre excellent article!
    Je suis maquettiste militaire et l.idee de reproduire ce piano à l.echelle 1/35 me trotte dans l.esprit !

    Reply
  2. Pingback: Le Saviez-Vous ? - Musique et spoliations

  3. Jacques Marchioro

    Merci pour cet exposé historique fort bien documenté qui m’a aidé dans la rédaction de mon edito du 6 juin. Le Web manque cruellement de sources d’une telle qualité…

    Reply
    1. Christophe Prime Post author

      Bonjour Jacques,

      Je tenais à vous remercier pour votre commentaire, et je vous prie de m’excuser pour cette réponse tardive. Cela me redonne du courage pour continuer mon travail et mes recherches.;)

      Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *