Aux origines des lance-roquettes multiples : une révolution militaire oubliée

Sur les champs de bataille moderne, les lance-roquettes multiples ou LRM sont des systèmes d’artillerie déterminants capables de tirer plusieurs munitions autopropulsés en succession rapide, permettant de saturer une zone cible à courte ou longue portée. Mais saviez-vous que les LRM sont nés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les premières roquettes

Les premières fusées ont semble-t-il été utilisées au VIe siècle par les Chinois. En 1555, l’Autrichien Conrad Haas expérimente le lancement d’une fusée à étages. Les premières  fusées à têtes explosives ou incendiaires sont testées par les militaires européens à la fin du XVIIIe siècle. En 1804, Sir William Congreve utilise avec succès les fusées d’artillerie lors des batailles de Leipzig, de Waterloo et lors du bombardement d’Alger. En dépit de ses débuts prometteurs, cette nouvelle arme est abandonnée au profit de l’artillerie classique. Il faut attendre la Première Guerre mondiale pour voir réapparaître cette arme sur le champ de bataille. L’armée allemande dote un avion biplan de fusées pour incendier les ballons d’observation, mais il ne sera jamais utilisé au combat. En 1916, le lieutenant de vaisseau Le Prieur reprend cette idée et fait adapter des projectiles autopropulsés à poudre sur des chasseurs. Plusieurs Drachen sont détruits. Au cours de l’entre-deux guerre, les armées européennes planchent sur le sujet. En 1935, le scientifique roumain Hermann Oberth réussit le premier lancement au monde d’une roquette à combustible liquide.

Les Orgue de Staline

La fusée est une arme rustique facile à produire en grande série. De plus, son faible coût de production et sa grande capacité de destruction en font une arme capable de renforcer efficacement les moyens d’attaque. Si la roquette peut causer des dégâts considérables, elle pâtit de son manque de précision et de sa relative vulnérabilité aux tirs de contrebatterie, la fumée et la poussière consécutives aux tirs trahissant l’emplacement des lanceurs. Ce sont les Soviétiques qui vont être les premiers à prendre conscience des réelles capacités offensives de cette arme. Les premières études sont lancées dans les années 1920. On impute la création de cette arme au général André Kostilov qui se serait inspiré de la machine infernale inventée par l’italien Giuseppe Fieschi, mais une autre piste évoque Leond Schwarz, Sergueï Korolev et Gueorgui Erikhovitch Langemak qui seront emprisonnés en 1937 dans le cadre des purges staliniennes qui saigneront à blanc l’armée soviétique. 

Une batterie de «Katyusha» fait feu sur dans le secteur de Stalingrad en octobre 1942.
Les camions sont des Studebaker (c) Georgiy Zelma/RIANovosti

Le déploiement des premiers LRM est autorisé en juin 1941. Une batterie expérimentale composée de sept lanceurs est utilisée pour la première fois le 14 juillet sur le front de Smolensk, stoppant la progression des unités allemandes s’y trouvant. Les Russes utilisent des fusées M-8 de 82 mm, M-13 de 132 mm et à partir de 1942, des M-30 et M-31 de 300 mm. Les rampes, de conception simple et robuste, sont montées dans l’axe des châssis de camions ZiS et des camions américains Studebaker, Ford ou Chevrolet. Le manque de précision de la fusée est compensé par l’effet dévastateur de la salve. Fournissant une concentration de feu brutale et instantanée, ce LRM se révèle être d’une redoutable efficacité. Le son strident émis au départ des salves terrifie les combattants allemands qui lui donne le nom d’orgue de Staline (Stalinorgel). À la fin de la guerre, plus de 10 000 Katioucha  (diminutif de Katerina) son produites.

La fusée est une arme rustique facile à produire en grande série. Son faible coût de production et sa grande puissance de destruction en font une arme capable de renforcer efficacement les moyens d’attaque. Si la roquette peut causer des dégâts considérables, elle pâtit de son manque de précision et de sa relative vulnérabilité aux tirs de contrebatterie, la fumée et la poussière consécutives aux tirs trahissant l’emplacement des lanceurs.

La réponse allemande : le Nebelwerfer

La Wehrmacht développe elle aussi son prototype de LRM dès le début des années 1930. Dans un premier temps, les militaires allemands veulent l’utiliser pour accroître la puissance de feu de leur artillerie et de leur aviation, mais son utilisation reste limitée. C’est en découvrant les orgues de Staline que les Allemands prennent conscience de la redoutable efficacité de cette arme lorsqu’elle est utilisée massivement comme le font les Soviétiques. Connu sous le nom de Nebelwerfer (lanceur de brouillard) – ce nom devant dissimuler la véritable nature de cet engin – ce lanceur se compose de six tubes fixés sur un affût léger de canon antichar Pak 35/36. Mise a feu électriquement, la munition est maintenue sur sa trajectoire par un système de rotation et de stabilisation très sophistiqué lui assurant une assez bonne précision. À portée utile, la moitié des projectiles arrivent dans un rectangle de 130 sur 80 mètres autour du point visé. Le Nebelwerfer 41 tire en 10 secondes une salve de 6 projectiles de 28 ou de 32 cm (Wurfgranate 41) à une distance de 7 000 mètres. Cette roquette est utilisée jusqu’à la fin du conflit, malgré l’apparition de la roquette de 30 cm (Würfkorper 42) plus puissante et dotée d’un aérodynamisme générant moins de traînées.

Un soldat britannique inspecte un Nebelwerfer dans le secteur de Troarn le 20 julillet 1944. (c) IWM

Un nouveau lanceur monté sur affût de Pak 38, le Nebelwerfer 42, est construit en conséquence, mais la mobilité devenant un atout majeur pour la sécurité de ce système d’arme, les Allemands l’adaptent sur des véhicules semi-chenillés semi-blindés de type Opel Maultier. Les roquettes peuvent également être tirées depuis leurs cadres de transport en bois montés sur des affûts rudimentaires. Des semi-chenillés Sd.Kfz. 251 surnommés « Stuka zu Fuss » sont dotés sur leurs flancs des mêmes lanceurs. Malgré leur faible portée, ils se révélent très efficaces, en particulier dans les combats urbains.

Un camion Opel Maultier Panzerwerfer 42 (Sd.Kfz. 4/1) capturé en Normandie. (c) DR

Le retard anglo-saxon

Les Britanniques orientent quant à eux leurs efforts sur la production de roquettes antiaériennes. Une roquette de 127 mm destinée à l’attaque d’objectifs terrestres est également expérimenté mais ses performances sont jugés médiocres. La Royal Navy l’adopte pour protéger les plages britanniques en cas d’invasion et pour soutenir les troupes lors les opérations amphibies. Après de longues expérimentations, le lance-roquettes multiple (LRM) Land Mattress, équipé de 16 ou de 32 tubes pouvant tirer des fusées de 76,2 mm équipe les armées de terre britannique et canadienne à partir de novembre 1944.

Le Land Mattress Lieutenant Colonel Michael Wardell.

Quand les États-Unis entrent en guerre en décembre 1941, aucun LRM n’a encore été mis à l’étude. Le Colonel Leslie Skinner a bien effectuer des recherches sur les fusées à propergol liquide en 1932 mais l’armée américaine ne s’est pas véritablement intéresse au sujet. Finalement, les efforts conjugués du National Defense Research Committee (NDRC) et de l’Army Ordnance vont aboutir en juillet 1942 à la mise en fabrication de la roquette type M8 de 114,3 mm. Cette munition stabilisée par des ailettes est produite à plus de 2 500 000 exemplaires. Du fait de sa grande imprécision, l’arme n’est pas utilisée contre des objectifs ponctuels mais pour effectuer des tirs de saturation de vastes secteurs. Les rampes de M8 sont installés sur des remorques tractés mais aussi sur des camions GMC ou Studebaker voire des véhicules amphibies.

Un char M4 « Calliope » de la 14th U.S. Armored Division tire une salve de roquettes de 4,5 pouces. (c) NARA

Plusieurs lanceurs furent utilisés par l’US Army. Si le T27E2 pouvait lancer 24 roquettes M8, le T44 étaient dotés de 120 tubes. Certains chars Sherman sont équipés du T34 Calliope à 60 tubes. Le 6 juin 1944, les alliés mettent en oeuvre des Landing Craft Tank Rocket (LCTR) dotés de 1 044 lance-fusées de 127 mm pouvant être tirés en 24 salves. D’une portée de 3 500 mètres, les projectiles sont tirées en moins d’une minute. Une telle concentration de feu est capable de saturer une zone de 700 mètres de large sur 220 mètres de profondeur. En dehors des destructions que ce déluge de feu inflige aux positions adverses, cette arme est très efficace pour affaiblir le moral et la combativité des défenseurs.

Le Sarma russe, le M-142 Himars américain, le K239 Chunmoo ou encore le Puls israélien sont les héritiers de ces systèmes d’armes on ne peut plus rustiques.

Droit Réservés. Christophe Prime, avril 2026.

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