Tiger, une tragédie passée sous silence

Un terrible drame se joue au large des côtes britanniques dans la nuit du 28 au 29 avril 1944. Les répercussions auraient pu être désastreuse pour les Alliés. Je vous propose de revenir sur cet évènement majeur en lien direct avec le D-Day.

Le Major General Joseph Lawton Collins planifie l’opération Tiger, un exercice amphibie à grande échelle impliquant la 4th US Infantry Division et des unités de soutien du VII US Corps. Il doit se dérouler les 28 et 29 avril 1944 sur la plage de Slapton Sands dans le Dorset. La longue plage de sable fin présente des similitudes avec celle d’Utah Beach. L’exercice doit permettre de s’assurer de la bonne qualité d’entrainement des hommes et d’améliorer la coordination interarmes, des conditions essentielles pour le bon déroulement du débarquement en Normandie qui doit avoir lieu cinq semaines plus tard.  La Force U a été mise sur pied tardivement en janvier 1944 à la suite de la révision des plans de l’opération Neptune . Si la 1st Engineer Special Brigade (ESB) a déjà pris part pris aux opérations en Méditerranée (Afrique du nord, Sicile et Italie), la 4th US Infantry Division n’a jamais connu le feu, même s’il elle a reçu un entrainement amphibie. Tiger mobilise pas moins de 30 000 hommes. L’armée américaine est rompue à ce genre d’exercice qu’elle organise depuis des mois. Pourtant, cette fois rien ne va se passer comme prévu.


Des chars Tank Destroyer M10 équipés de cheminées d’échappement débarquent sur une plage. Ces blindés ne seront pas utilisés le 6 juin 1944. L’USS LST 325 visible au fond sera déployé sur Omaha. © NARA

Le commandement a décidé de reproduire les conditions du véritable engagement du 5 juin, y compris la durée d’embarquement et le temps passé en mer. En conséquence, les troupes du VII Corps quittent leurs bivouacs dès le 22 avril pour gagner les zones de rassemblement établies le long de la côte près des ports du Devon où elles embarquent à bord des navires. Le 26 au soir, les dernières unités de la 1st ESB prennent place à bord des Landing Ships Tank (LSTs). Le lendemain matin, à 7 h 30, le croiseur lourd britannique HMS Hawkins (D86) tire sur la plage pour placer les hommes dans les conditions réelles du combat. Plusieurs navires étant en retard, le Rear Admiral américain Don Pardie Moon commandant de l’exercice, décide de repousser l’heure H à 8 h 30. Mais plusieurs barges déjà en route vers la plage ne sont pas informées du changement. Les obus de 191 mm et 76 mm du croiseur s’abattent sur la plage au moment au moment ou les premières unités d’assaut débarquent, tuant 307 soldats en en blessant 182.

Une Assault Team débarque d’un Landing Craft Tank Mk.5. Les hommes sont encore pourvus de leur équipement standard. © NARA

Mais un évènement bien plus dramatique va venir entacher la préparation de la Force U. Le 27 avril à 21h45, deux convois composés respectivement de 5 et de 3 LSTs quittent les ports de Plymouth, Salacombe, Darmouth, Torquay et Brixham pour participer au second volet de l’exercice Tiger. Comme à l’accoutumée, ils sillonnent la Lyme Bay afin de simuler la traversée du Channel. Mais une menace encore invisible se rapproche La veille, neuf Schnellboote S-100 (vedettes rapides lance-torpilles) de la Kriegsmarine ont quitté Cherbourg pour venir patrouiller au large de Portland où des bâtiments ennemis de fort tonnage ont été signalés. Le 28, vers 2 heures du matin, les équipages allemands guidés par un trafic radio inhabituel établissent le contact avec le convoi T-4 et se placent dans son sillage. Les navires de transport croisant à 3,5 nœuds sont défendus par la seule corvette HMS Azalea (K25). Le destroyer HMS Scimitar (P284) prévu à l’origine a dû regagner vers Plymouth après être entré en collision avec un LST.



Un Schnellboot lancé à pleine vitesse. On notera le carénage des tubes lance-torpilles. La panthère noire est l’emblème de la 4. Schnellboostflottille qui opère dans la Manche de mai à août 1944. (DR)

Une torpille vient d’être lancée d’un S-Boot. © DR

Les vedettes allemandes ont bien été repérées par les opérateurs radar britanniques, mais les LSTs, qui opèrent sur une fréquence radio différente de celles de la Royal Navy, n’ont pas pu être prévenus du danger. À bord des transports, les marins perçoivent bientôt des vrombissements au lointain. Il s’agit du rugissement des moteurs Daimler Benz de 3 960 chevaux des S-Boote filant à plus de 40 noeuds (74 km/h). Les LSTs ventripotents que les équipages surnomment avec une pointe de sarcasme mêlée d’appréhension ” Low Speed ​​Target ” (cible à basse vitesse) sont des proies faciles. C’est une véritable curée. Les marins allemands lancent leurs salves de torpilles et tirent au canon de 20 millimètres à bout portant. Le LST-507, touché par 2 torpilles à 2h15, doit être abandonné. De nouvelles explosions se produisent quelques minutes plus tard. Le LST-531 est envoyé par le fond tandis que LST-511 est endommagé par des tirs amis. Le LST-289 a quant à lui sa proue éventrée par l’explosion d’une torpille. Les radeaux de sauvetage n’étant pas en nombre suffisant, beaucoup d’hommes sautent dans l’eau glaciale.

L’USS LST-289 est remorqué jusqu’à Dartmouth le 29 avril 1944. © NARA
La poupe du LST-289 a été littéralement emporté après un coup au but. (c) NARA

La recherche des naufragés débute vers 5 heures du matin, mais il est déjà trop tard pour bon nombre de marins et de soldats morts noyés ou victimes d’hypothermie, Le premier bilan chiffré tombe quelques jours plus tard : 198 marins et 441 soldats ont été tués. On compte 317 survivants mal en point. La 1st ESB déplore 413 tués et 16 blessés. La 557th Quartermaster Railhead Company et la 3206th Quartermaster Service Company ont pratiquement cessé d’exister après avoir respectivement perdu 69 et 201 hommes. 110 autres soldats morts à l’entraînement ont intégrés au nombre de victimes de l’exercice Tiger, ce qui explique pourquoi certains rapports font mention de 749 morts.

Les victimes de l’opération sont regroupés dans le cimetière militaire américain de Cambridge. (c) NARA

Le SHAEF est informé que dix officiers “Bigot”, détenant des informations cruciales sur l’opération Overlord, manquent à l’appel. On craint que certains n’aient été repêchés – mort ou vivants par les Allemands. Les recherches ultérieures permettent de retrouver leurs corps. Le secret est sauf. Les victimes de l’exercice Tiger sont enterrées à la hâte et de manière anonyme dans le cimetière de Brookwood dans le Surrey avant d’être regroupés dans le cimetière militaire américain de Cambridge. Certaines dépouilles seront renvoyées aux États-Unis pour y être enterré à la demande des familles. Ceux dont les corps n’ont pas été retrouvés portent leur nom sur le Mur des disparus du cimetière de Cambridge ou celui du cimetière américain de Colleville. Le terrible incident est placé sous le sceau du secret militaire. La cour martiale attend les rescapés qui oseraient outrepasser la règle.

Officiellement, la mort du Rear Admiral Moon est attribuée à un syndrome de stress post-traumatique (Battle Fatigue). © NARA

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Eisenhower remplace le commandant de la 1st ESB, le Colonel Eugene M. Caffey, par le Brigadier General James E. Wharton à la suite de la tragédie. Le Rear Admiral Don P. Moon, tenu pour premier responsable par ses supérieurs, est particulièrement affligé. En tant que commandant de la Task Force 125, il va diriger les opérations navales sur Utah sans mot pendant plusieurs semaines depuis le pont de l’USS Bayfield (APA-33). Moon gagne ensuite le port de Naples en juillet pour prendre part à l’opération Anvil-Dragoon dans le sud de la France, mais l’officier fatigué et rongé par les remords se donne finalement la mort le 5 août 1944 à bord de son navire. Les familles des victimes de l’exercice Tiger n’apprendront quant à elles, la triste vérité que 40 ans plus tard à l’occasion du 50ème anniversaire de l’événement.

(c) Tous droits réservés. Christophe Prime. Avril 2021.

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