Captain America & le GI. Kirby

Qui ne connait pas Captain America ? Ce super-soldat armé de son bouclier indestructible crève l’écran depuis plusieurs années. Crée en 1940, ce comic est le fruit de l’imagination débordante et du talent du scénariste Joe Simon et du dessinateur new-yorkais Jack Kirby. Mais saviez-vous que ce dernier a combattu en Europe en 1944? Je vous propose de retracer leur histoire.

Captain America, un comic engagé

Simon conçoit le personnage à la fin de l’année 1940. Même si la concurrence est rude, Martin Goodman, le patron de Timely Comics (qui deviendra Marvel Comics par la suite), voit tout le potentiel de Captain America et décide de créer un nouveau comics pour ce nouveau super-héros taillé sur mesure pour une Amérique sur le point de basculer dans la guerre. Simon désire travailler avec son acolyte Jack Kirby mais compte-tenu du délai imposé il craint qu’un seul dessinateur ne puisse fournir les planches dans le temps imparti. Deux jeunes loups, Al Avison and Al Gabriele sont contactés par Goodman, mais finalement Kirby relève le défi avec brio.

Joe Simon et Jack Kirby. Ce dernier, de son vrai nom Jacob “Kirby” Kurtzberg, est né de parents juifs autrichiens. Il a grandi sur Suffolk Street dans le Lower East Side.
(c) DR

Le 20 décembre 1940, Timely Comics publie le premier numéro de Captain America, trois mois avant la sortie prévue : mars 1941. La couverture montre un personnage tout en muscle revêtu d’un uniforme aux couleurs de la bannière étoilée mettant une droite bien placée à Adolf Hitler en personne. La bande dessinée se veut engagée politiquement à l’image de ses auteurs ulcérés par les agressions des pays de l’Axe en Europe et en Asie. La politique isolationniste de leur pays les indispose et ils souhaitent faire de leur comic un outil de mobilisation de l’opinion. La rédaction reçoit une volée de lettres d’insultes et de menaces de lecteurs offusqués par la couverture.  Il faut rappeler que nous sommes douze mois avant l’attaque de Pearl Harbor et l’entrée en guerre des États-Unis contre les puissances de l’Axe … Les bureaux de Timely Comics sont placés sous la surveillance de la police new-yorkaise. Mais le succès est au rendez-vous puisqu’un le premier numéro est épuisé en une seule journée.

Le premier numéro de Captain America daté de mars 1941 sort en décembre 1940. (c) DR
Captain America dans sa version finale. (c) DR

Captain America se nomme Steve Rodgers, un jeune Américain trop chétif pour intégrer l’US Army. Ce fervent patriote accepte de servir de cobaye dans une expérience qui le transforme en un super soldat portant haut les valeurs de son pays. Ses aventures se déroulent essentiellement sur le front européen. Au fil des semaines, Captain America s’impose et devient un des super-héros les plus en vue. Les premiers numéros du mensuel se vendent à plus d’un million d’exemplaires, de quoi faire pâlir de jalousie les revues à grand tirage tel que Times Magazine !

Dans le N°2, Captain American vient au secours de Bucky capturé par les Nazis qui on le rappelle ne sont pas encore en guerre avec les USA. (c) DR

Timely Comics s’attire les foudres de MLJ Comics qui a sortie quelque mois auparavant un titre mettant en scène The Shield (crée par Harry Shorten au scénario et Irv Novick) un autre super-héros patriote auquel Captain America ressemble beaucoup. Le blason représenté sur le bouclier de ce dernier reprend trait pour trait celui que The Shield porte sur sa tenue. Qu’à cela ne tienne, Kirby et Simon dote leur personnage d’un bouclier rond en vibranium indestructible et qui à partir du numéro 3 se transforme en une redoutable arme de jet. Captain America affronte les Japonais et les nazis aux quatre coins du globe avec l’aide de son comparse Bucky. Sa popularité ne cesse de croître. Les autres comics s’en inspirent même pour créer leurs super-héros patriotes. On va en compter une quarantaine.

Le duo travaille sur des versions améliorées de Sandman et Manhunter, avant de prendre un chemin différent. Les jeunes héros ayant le vent en poupe, ils travaillent sur Sentinels of Liberty, un groupe de quatre gamins qui a croisé la route de Captain America dans plusieurs numéros. Le concept et le nom évolue. Kirby dessine le premier numéro de Young Allies sous le pseudonyme Charles Nicholas.

La couverture du N°1 de Young Allies. Bucky et Toro, la torche humaine, combattent Hitler et le super-vilain Johann Schmidt alias Red Skull (crâne rouge). (c) DR

Nouveau super-héros, nouveau succès …

À la fin de l’année 1941, Simon et Kirby quittent Timely Comics après la sortie du dixième numéro. Les deux artistes pensaient que Goodman ne leur versait pas le pourcentage de bénéfices qu’ils devaient normalement toucher. Les relations se tendent entre les deux partis. Les créateurs de Captain America négocient secrètement un accord avec DC Comics (anciennement National Allied Publications) leur assurant de gagner chacun 500 $ par semaine, au lieu des 75 ou 85 $ que leur versaient habituellement Goodman. Ils seront remplacés au pied levé par Al Avison and Syd Shores.

Le nouveau propriétaire de la société DC Comics, Jack Liebowitz demande à son rédacteur en chef de trouver de nouveaux super-héros. Simon et Kirby créé la Newsboy Legion mené par un policier dont l’allure est très proche de Captain America. Inspiré par les prouesses des commandos britanniques, ils décident de créer un nouveau concept : Boy Commandos, un gang de quatre gamins commandés par le Captain Rip Carter menant des opérations commando sur tous les fronts de la Seconde Guerre mondiale. Le recrutement se veut international puisque le groupe comprend le Français Andre Chavard, le Britannique Alfie Twidgett, le Néerlandais Jan Haasan et l’Américain “Brooklyn”.

Inconnu en France, Boy Commandos fait la joie des jeunes Américains pendant de nombreuses années. (c) DR

Le groupe de galopins endurcis font leurs débuts dans Detective Comics aux côtés de Batman. Leurs aventures sont diffusées dans de nombreuses bandes dessinées. De nouveau, c’est un succès immédiat.  À l’hiver 1942, ils possèdent leur propre titre. Plus d’un million d’exemplaires est vendu chaque mois, en faisant le troisième comics le plus vendu dans le pays, après Superman et Batman.

Les père de Captain America sous les drapeaux

Même s’ils servent leur pays en soutenant le moral de la population, les artistes doivent aussi remplir leur devoir et revêtir l’uniforme. Simon entre dans l’US Navy tandis que Kirby rejoint ainsi dans l’US Army le 7 juin 1943. Simon est chanceux car il sert dans les US Coast Guards et reste aux États-Unis. Son ami rejoint quant à lui Camp Stewart près de Savannah, en Géorgie pour sa période d’instruction. Il est ensuite envoyé à Myanmar et reçoit une formation pour servir un canon de DCA. Lui et ses camarades sont si mauvais qu’ils touchent l’avion remorquant la cible lors d’un exercice… Kirby est réaffecté à la F Company du 11th US Infantry Regiment et rejoint l’Angleterre pour prendre part à l’opération Overlord.

Les soldats de la 5th US Infantry Diamond en manœuvre à Camp Mourne en Angleterre. (c) NARA

Il prend pied sur la plage d’Utah avec la 5th US Infantry Division Red Diamond le 9 juillet 1944. La division intégrée à la 3rd US Army de Pattonlibère Angers puis traverse la Seine à Fontainebleau, puis la Marne avant de s’emparer de Reims à la fin du mois d’août. Le Private Kirby fait office d’éclaireur (scout). Ses talents de dessinateur lui servent à dessiner des cartes et des croquis quand il part en reconnaissance.

Les GIs de la Red Diamond sont engagés dans la libération de la ville de Metz. Le 7 septembre 1944, le 11th Infantry Regiment atteint les hauteurs surplombant le village de Dornot. Il a pour mission de traverser la Moselle et de prendre le fort Saint Blaise situé sur la rive est. S’ensuit une effroyable bataille. Les fantassins américains doivent traverser la Moselle en canot sans soutien d’aucune sorte. Le fort s’avère imprenable. Pire, Kirby et ses camarades du 2nd Battalion subissent de violentes contre-attaques de jour comme de nuit. Les Allemands connaissent parfaitement le terrain et les combats sont sans pitié. Les Américains sont contraints de se replier dans le bois du Fer à Cheval. Ils vont tenir 60 heures sous un déluge de fer et de feu.

Documentaire sur la tragique bataille de Dornot-Corny.

L’ordre de repli est donné le 10 septembre. Les survivants retraversent la Moselle en barques et à la nage sous le feu ennemi. Des hommes emportés par le courant se noient, tandis que des embarcations surchargées chavirent. Le bataillon est littéralement anéanti. Sur 1 200 hommes et officiers, 945 sont morts, blessés ou disparus. La dureté des combats a valu à cette bataille d’être surnommée l’Omaha Beach Lorrain. Cependant, la résistance héroïque du bataillon aura permis d’établir une autre tête de pont un peu plus au sud à hauteur d’Arnaville. La division combattra ensuite dans les Ardennes, établira une tête de pont sur le Rhin à Oppenheim et finira la guerre en Tchécoslovaquie.

Pages intérieures du comic The Losers. (c) DR

Si le créateur de Captain America sort indemne du conflit, l’expérience traumatisante va profondément le marquer et influencer son dessin. De retour au pays, il reprend sa carrière où elle s’est arrêtée et redevient un créateur de comics prolifique. Sergent Fury et The Losers créés dans les années 1960-1970 nous replonge dans la Seconde Guerre mondiale et quelques uns des souvenirs de guerre de l’artiste. Kirby donnera également naissance aux super-héros X-Men, Fantastic Four, Mr. Miracle ou encore Kamandi, etc. Jack Kirby est entré dans la légende au même titre que ses créations. Il est décédé en 1994 et Joe Simon en 2011.

Pages intérieures du comic The Losers. (c) DR

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire de la bande dessinée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, je ne peux que vous conseillez de vous procurer ce livre très intéressant et richement illustré.


© Tous droits réservés. Christophe Prime, mai 2020.

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