Les billets AMGOT ou l’imbroglio français

Dans mon ouvrage Traces de Guerre (OREP, 2019) j’évoque la mise en circulation d’une nouvelle monnaie après le débarquement en Normandie par l’Allied Military Government for Occupied Territories – mieux connu sous l’acronyme AMGOT. Soucieux de restaurer la souveraineté et la grandeur de la France, le général de Gaulle la balayait d’un revers de main et les Français lui emboîtaient le pas. Mais les Américains étaient-ils si mal attentionnés envers la France ? Voulaient-ils gouverner le pays comme le proclamait de Gaulle. L’analyse des nombreux titres monétaires émis par l’administration Roosevelt à destination des pays libérés ou vaincus par les Alliés nous apporte un éclairage qui permet de relativiser les choses.

Le différent du général de Gaulle avec le président Roosevelt

Lorsqu’on évoque ces fameux billets verts, on se contente souvent de rappeler que pour le général de Gaulle, cette monnaie était une tentative des États-Unis de mettre le pays sous tutelle et de contrarier la mise en place d’une nouvelle administration sous l’autorité du Gouvernement provisoire de la République française instauré le 2 juin 1944.

Roosevelt pause avec les frères ennemis Giraud et de Gaulle dans le jardin d’une villa d’Anfa. (c) NARA

Il est bon de rappeler que les relations entre de Gaulle et Roosevelt étaient loin d’être cordiales. Le président américain voyait dans le chef de la France libre « un fanatique de tendance fasciste » comme il le confiait à sa femme à son retour de la conférence de Casablanca. En fait, si Roosevelt estimait le militaire, il se méfiait du politicien. La lutte pour le pouvoir à laquelle se livre vichystes, giraudistes et gaullistes à Alger l’a profondément heurté. A ses yeux, aucune de ces forces politiques ne pouvait se prétendre légitime (et donc leurs chefs) puisque le peuple français n’était pas en mesure d’exercer librement ses droits politiques.

Un an plus tard, les relations sont toujours aussi tendues entre les deux hommes. Le 23 mai 1944, de Gaulle, qui se trouve à Alger est invité à Londres par Churchill pour discuter de l’administration des territoires français qui seront libérés. Trois jours plus tard, il reçoit une missive de Roosevelt pour se rendre aux États-Unis. De Gaulle hésite et tarde à répondre.  Le 2 juin, au matin, il reçoit un nouveau message du Premier ministre britannique qui se montre plus insistant : « Venez, je vous prie, avec vos collègues le plus tôt possible et dans le plus profond secret. Je vous donne mon assurance personnelle que c’est dans l’intérêt de la France. » Après avoir consulté le CFLN (Comité Français de Libération Nationale) rebaptisé GPRF (Gouvernement Provisoire de la République Française), De Gaulle s’envole le 3 juin au matin et arrive à Londres en début de soirée.

Le General Dwight D. Eisenhower commandant le SHAEF, Henry Timson, la plupart des membres du War Cabinet et du Foreign Office lui sont favorables. L’homme jouit d’une grande popularité auprès des Britanniques d’autant qu’ils savent qu’ils auront le plus grand besoin de l’amitié et de l’appui français après le conflit.

De Gaulle contre l’AMGOT

Son entrevue avec Eisenhower tourne au vinaigre quand ce dernier lui montre le texte de la proclamation devant être adressée aux populations d’Europe occidentale au moment du débarquement. La France n’ayant pas de gouvernement aux yeux des États-Unis, il n’est pas fait mention du gouvernement d’Alger. Il est demandé aux Français « exécuter les ordres du commandement allié ». De Gaulle refuse de le prononcer sur les ondes de la BBC. Le 5 juin, il propose au commandant suprême d’apporter quelques corrections à la proclamation, mais Eisenhower décide de conserver le texte intégral, qui a déjà été imprimée à 40 millions d’exemplaires. Aussi, de Gaulle refuse-t-il de parler le 6 juin à la radio après les autres chefs d’État des pays occupés et Eisenhower. Il obtient de s’adresser aux Français le 6 juin à 18 heures sur les antennes de la BBC. Il précise que les Français devront respecter les consignes données par le GPRF et par les responsables politiques qu’il aura nommer. De Gaulle se rend ensuite à Washington du 6 au 10 juin 1944 et s’entretient avec le président américain à plusieurs reprises. Lorsqu’il débarque en Normandie le 14, le chef de la France libre ne respecte pas l’itinéraire prévu par les Britanniques et se rend à Bayeux pour asseoir sa légitimité et dissuader Roosevelt de mettre en place l’AMGOT. En juillet 1944, il retourne à Washington pour rencontrer Roosevelt qui lui fait part de ses projets, sans se départir de ses préjugés vis-à-vis de lui. Le 13 juillet, un communiqué américain annonce l’abandon de l’AMGOT et reconnait que le GPRF est officiellement chargé d’assurer l’administration de la France.

Doit-on en conclure que de Gaulle avait raison à propos de cette monnaie dite d’invasion ? Rien n’est moins sûr quand on aborde la question d’une manière plus globale.

Le général de Gaulle est accueilli à l’aéroport de Washington par le général Marshall, le 6 juillet 1944, une manière subtile de lui faire comprendre qu’il était reçu par Roosevelt en tant que chef militaire et non en tant que chef du GPRF. (c) Getty

Pourquoi instaurer de nouvelles monnaies ?

Historiquement, les soldats américains servant à l’extérieur étaient payés en monnaie locale plutôt qu’en dollars. Cela permettait de réinjecter l’argent de leurs soldes dans des économies ravagés par la guerre sans les déstabiliser en recourant à une monnaie aussi forte que le dollar américain, qui aurait immanquablement déstabiliser les économies locales en provoquant une forte inflation et en favorisant le marché noir. De plus, faire circuler sa propre monnaie dans une zone de guerre aurait pu être mis à profit par l’ennemi qui aurait pu mettre en circulation ses propres réserves d’espèces étrangères.  Les armées alliées doivent aussi se prémunir contre des autorités locales ambivalentes voire hostiles. Des monnaies réservées à l’usage exclusif des militaires sont donc mises en circulation. Ils ne pouvaient pas les échanger contre de la monnaie locale, mais ils pouvaient s’en servir pour payer des biens ou des services.

Les dollars mise en circulation à Hawaï et en Afrique du Nord. (c) DR

En janvier 1942, le gouverneur militaire d’Hawaï, le Lieutenant General Delos C. Emmons prend la décision de remplacer les dollars américains en circulation dans l’île par des dollars militaires en prévision d’une éventuelle invasion japonaise. Le nom de l’île est surimprimé sur le verso et sur le revers. En novembre 1942, après le débarquement en Afrique du Nord, l’administration américaine, sans doute prise de court utilisent des coupures de 1 dollar, 5 dollars et 10 dollars émis en 1934 et 1935 comportant un sceau jaune à la place du bleu. Elles sont distribuées aux soldats américains qui opèrent au Maroc, en Algérie et en Tunisie. En cas de défaite militaire, il suffirait de déclarer ces billets spécifiques à l’Afrique du Nord sans valeur du jour au lendemain.

Les autres expériences

Par la suite, des monnaies militaires spéciales sont émises et distribuée aux militaires alliés à un taux de change fixe et déclaré cours légal dans les zones occupées. Les premiers titres sont mis en circulation à partir du 19 juillet 1943 en Sicile, puis en Sardaigne et en Italie. Pour chaque pays, une monnaie de substitution a été imprimée pour la plupart par distribuée à ses forces armées.

La lithographie des billets a été choisie comme méthode avec “l’encre spectrale spécifique élevée” et les matériaux en papier comme les chiffons. Les billets sont sécurisés par l’utilisation d’encre spectrale et de papier composé exclusivement de pâte de chiffon de coton. (c) DR

L’étude de ces billets est lancée en juillet 1942. La première série (1943) est imprimée par l’United States Bureau of Engraving and Printing et la Forbes Lithograph Manufacturing Company de Boston  (FLC). Sur les premiers titres, la valeur fiduciaire du billet figure en chiffre numérique au recto accompagnée de la mention « issued in Italy » pour ne pas poser de problème aux autorités italiennes. Au verso, figure les 4 Libertés présentées comme fondamentales dans son discours sur l’état de l’Union prononcé le 6 janvier 1941 : Freedom of speech, Freedom of religion, Freedom from want, Freedom for fear. La mention « Allied Military Currency » est également présente. La première série comportent des coupures de 1, 2, 5 et 10 lires de forme carrée, et les 50, 100, 500 et 1000 lires de forme rectangulaire comme le dollar américain. Une deuxième série (1943 A) est imprimé par la FLC. La valeur est désormais indiquée en lettres (en italien et en anglais). En raison de l’inflation galopante qui sévit dans le pays, les billets de 1 et 2 livres devenus inutiles ne sont pas réémis. Une deuxième série, quelque peu différente, est mise en circulation au cours de la même année, à l’exception des billets de 1 Lire et 2 Lire. Cela n’empêchera les contrefaçons. L’Italian AMC Currency est utilisée comme monnaie jusqu’en 1946 mais elle ne sera retirée le 3 juin 1950. Elle contribue à l’augmentation de l’inflation dans le pays.

L’AMGOT met en circulation entre 15 et 18 milliards de marks militaires en Allemagne. Ces billets ne disparaissent qu’en juin 1948 dans le cadre des réformes monétaires qui accompagnent les créations de la RFA et de la RDA. Un titre identique est utilisé en Autriche de novembre 1945 à novembre 1947. Les billets réintroduisent le Schilling qui avait disparu avec l’Anschluss de 1938. L’occupation militaire américaine du Japon voit le même phénomène se mettre en place.

L’Opération Tom Cat

Tous les soldats alliés engagés en Normandie se voient distribuer les billets d’invasion imprimés aux Etats-Unis. (c) DR

Concernant la France, il semble bien que Roosevelt ait insisté pour qu’une administration militaire soit mis en place en France, allant contre l’avis d’Henry Stimson, son secrétaire d’État à la Guerre, et celui d’Eisenhower qui souhaitait coopérer avec le général de Gaulle et les autorités locales.

La Corse libérée dès le 5 octobre 1943 par les forces françaises sera directement administrée par le Comité de libération national et n’est pas concerné par la mise en place de l’AMGOT et les Flags Tickets. (c) DR

Les autorités américaines montrent les billets à Jean Monnet, membre du CFLN envoyé en mission aux USA. Sur les premières séries figurent entrelacés les pavillons américain, britannique et français, ainsi que la mention « commandement militaire interallié ». Le Français juge cette démarche hostile et illégale. Aussi, propose-t-il des billets émis par le CFLN avec le seul drapeau tricolore et des inscriptions en français. Roosevelt refuse cette option qui revient à reconnaître de facto le CFLN comme gouvernement. Mais il accepte d’émettre un billet portant au recto le seul drapeau tricolore et un rectangle blanc où pourra être apposée la mention « République française, Trésorerie centrale » une fois obtenue la reconnaissance du Comité comme autorité nationale. Cependant elle est remplacée par la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité », Roosevelt arguant du fait que personne ne pouvait prévoir quel gouvernement serait adopté après la libération du pays. La série comporte des coupures de 2, 5 et 10 francs de forme carrée, et les 50, 100, 500 et 1000 et 5000 francs lires de forme rectangulaire. Des pièces de 2 francs sont également frappées.

En préparation du Jour J, 19 camions sont affrétés pour transporter la monnaie d’invasion – 3 milliards de francs français quand même – nécessaires pour changer les Pounds détenus par des militaires américains. Chaque homme reçoit l’équivalent de 4,03 dollars US. (c) DR

Les « drôles de billets verts » mis en circulation sont boudés par les Français et donc par les soldats alliés qui ne peuvent les écouler. Une deuxième série visant à remplacer la première apparaît en juin 1945. Le mot France est imprimé au verso en lieu et place du drapeau tricolore. Seules les coupures de 50, 100 et 1000 francs sont concernées. Cette monnaie reste officiellement en circulation jusqu’à la fin de l’année 1946, les grosses coupures de 50 et 100 francs jusqu’en 1948. Pragmatiques, les Français qui en possèdent s’en serviront pour payer leurs impôts.

L’administration Roosevelt savait que la mise en place de ces titres en France provoquerait des remous. Néanmoins, il serait erroné d’y voir une simple tentative de mise sous tutelle. Pour Washington, il s’agissait avant tout de protéger sa propre monnaie et d’éviter de déstabiliser économiquement des pays fragilisés par la guerre. Dans les autres pays, les monnaies d’occupation vont servir de monnaie de transition.

(c) Tous droits réservés. Christophe Prime. Janvier 2020.

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