Les Allemands n’avaient pas de pétrole mais du charbon …

Fait peu connu, la moitié du carburant utilisé par la Wehrmacht et plus de 92% de l’essence d’aviation était synthétique pendant la Seconde Guerre mondiale.

(c) Bundesarchiv / www.colourise.sg

En effet, le pays ne dispose pas des ressources suffisantes en produits pétroliers pour mener une guerre mécanisée moderne. Pour éviter tout risque de pénurie et solutionner le problème de dépendance, le régime nazi entend fabriquer des carburants et des huiles synthétiques à partir des ressources en charbon du pays. Des techniques de fabrication existent déjà. L’industrie chimique allemande relève le défi, assurant en même temps l’approvisionnement les forces armées du IIIe Reich .

L’ingénieur français Eugène Houdry spécialiste de la fabrication des carburants met au point un procédé de production d’essence synthétique à partir de lignite dans les années 1920, mais il est jugé peu rentable et est rapidement abandonné. Les ingénieurs allemands Fischer et Tropsch reprennent alors l’idée et obtiennent du carburant grâce à la liquéfaction de gaz tiré du charbon. Friedrich Bergius invente quant à lui un procédé de « liquéfaction directe » plus complexe mais plus économe en charbon grâce à un mélange d’hydrogène, de charbon et de pétrole. Ce processus hydrogénation est développé et financé par les laboratoires de la Standard Oil Company et ceux d’IG Farben. Le procédé permet d’obtenir de l’essence, même à haute teneur en octane pour l’aviation, mais aussi de l’huile, du caoutchouc, du méthanol, de l’ammoniac et de l’acide nitrique synthétique.

Le talon d’Achille de l’Allemagne nazie

En 1936, 63% des produits finis à base de pétrole sont importés d’Amérique et 24% de Roumanie et d’Union soviétique. À peine 2% du carburant consommé en Allemagne est d’origine synthétique.

Defense.info

Néanmoins, la production en carburant synthétique ne peut suivre la consommation qui est en augmentation constante. Les usines d’hydrogénation et les annexes d’industrie gazière sur la base de charbon et de lignite fonctionne 24 heures sur 24. Le Dr. Karl Krauch, mandataire du IIIe Reich pour l’approvisionnement en carburant décide de changer la dernière étape du plan de 1936. Une importante partie du charbon bitumineux de la Ruhr est brûlé utilisée pour obtenir des huiles pour en retirer, après raffinage, des carburants. En 1937, les centrales de charbon de Böhlen, Leuna, Magdeburg / Rothensee, Zeitz et Scholven/Buer produisent 4,8 millions de barils. Deux ans plus tard, 72 000 barils sortent chaque jour des 14 sites d’hydrogénation, assurant 46% de l’approvisionnement total de l’Allemagne en pétrole .

Le pays produit et stocke le carburant nécessaire aux opérations militaires menées de 1939 à 1940. La réserve stratégique de carburant est alors de 15 millions de barils. Cependant, les besoins en matières premières de l’Allemagne explosent avec le déclenchement des opérations militaires. L’invasion de la Pologne en septembre 1939 absorbe 64% de la consommation totale de pétrole de l’Allemagne.

Le pétrole devient un but de guerre vital pour l’Allemagne. Si les champs pétrolifères de Bakou (URSS) et de la péninsule arabique restent inaccessibles, l’Allemagne peut compter sur ses alliés roumains et hongrois ainsi que sur les gisements de Galicie pour l’approvisionner en pétrole brut.

Les Panzers roulent à l’essence

L’équipage de char tchèque 38T de la 7. PzD ne sera pas pris au dépourvu. (c) DR

Les blindés allemands développés avant guerre sont équipés de moteurs essence gourmands alors que moteurs diesel sont moins coûteux et plus faciles à fabriquer. Ils sont également plus fiables et moins inflammables. Les planificateurs militaires allemands ont semble-t-il sous estimé les distances que les unités blindées auraient à parcourir. Lors de la campagne de France, la consommation grimpe en flèche en raison du rythme soutenu des Panzerdivisionen et l’échelon logistique est vite dépassé. Les unités blindées de pointe doivent être être ravitaillées par air. Les dépôts de carburant de l’armée française sont une aubaine, les chars tricolores fonctionnant eux-aussi à l’essence. 5 millions de barils sont ainsi récupérés en Norvège, en Belgique et en France. Il n’en sera pas de même en URSS, les chars russe propulsés par des blocs diesel. Le Heereswaffenamt (direction de l’Armement) ne reviendra pas sur son choix, privilégiant toujours la performance du matériel au détriment de la consommation. Les chars lourds Tiger sont les héritiers de cette pensée quelque peu étroite. Le prototype du Panther VK 30.02 DB de Daimler Benz devait ainsi être doté d’un moteur diesel comme le T-34. Bien que moins coûteux et moins gourmand, le moteur DB ne sera pas achevé en raison du manque de temps et de la difficulté de l’adapter au projet MAN finalement retenu. En outre, le Heereswaffenamt craignait que l’industrie ne parviennent pas à produire suffisamment de blocs moteur et d’alliage d’aluminium (qui sera remplacé par de la fonte d’acier). Il semblerait que Hitler lui-même ait demander que les nouvelles générations de Panzers fonctionnent au diesel, mais l’ordre ne sera pas suivi d’effet. Le changement aurait en effet nécessité la remise à plat de tout l’appareil de production ce que Speer ne pouvait pas se permettre. Il va sans dire que l’Allemagne progressivement privée de tout accès aux gisements pétrolifères, était totalement dépendante de l’essence synthétique.

Un PzKpfw VI Tiger IE en Normandie. Ce mastodonte de 57 tonnes a une autonomie d’une centaine de kilomètres. (c) Bundesarchiv / www.colourise.sg

« L’essence de synthèse est appréciée des équipages des blindés en raison de son inflammabilité moindre mais l’huile de graissage est jugée peu satisfaisante par grand froid. »

En théorie, l’essence gèle moins que le diesel mais c’est sans compter les rigueurs de l’hiver russe (c) DR

1944, la Wehrmacht en panne sèche

Six usines de combustion sont construites à proximité des bassins houillers de Haute Silésie, de Poméranie et de Lorraine. En 1942, l’Allemagne compte 17 usines de carburant synthétiques, notamment en Prusse orientale. La principale usine de production d’essence synthétique est située sur le site de Blechhammer.

En 1944, 33% de la main-d’oeuvre des usines de carburant synthétique sont des travailleurs forcés et déportés. L’usine d’IG Farben installé à Pölitz (Pologne) en 1937 va ainsi employer 30 000 hommes et femmes … 13 000 mourront d’épuisement, de faim et de maladie.

Krauch espère que la production de carburant synthétique puisse atteindre 11 millions de tonnes en 1943, hors la production va plafonner à 6,5 millions de tonnes en raison des bombardements stratégique alliés et de la pénurie en matières premières et en capitaux. 25 sites produisent 124 000 barils d’essence synthétique par jour. Albert Speer va faire son maximum pour disperser et enterrer les usines de production d’essence synthétique. Sept usines souterraines sont mis en chantier mais aucune ne sera achevé.

Le raid de l’USAAF contre le complexe pétrolier roumain de Ploiesti (opération Tidal-Wave) du
1er août 1943 porte un rude coup à l’industrie de guerre allemande. (c) CMH / www.colourise.sg

Le 12 mai 1944, 800 bombardiers de l’USAAF attaquent les usines de carburant synthétique de Leuna-Merseburg, Bohlen, Zeitz, Lutzkendorf et Brux (au nord-ouest de Prague). Les Allemands feignent de maintenir le complexe en activité pour attirer les futurs bombardements alors que la production a été déplacée.

La raffinerie de Rheinland Wesseling dans la région de Cologne après un bombardement en 1944. (c) USAF

Néanmoins, la perte de la Roumanie et de l’Albanie, la fin des stocks capturés en Italie et la destruction des raffineries mettent gravement en péril l’approvisionnement de la Wehrmacht et de la Luftwaffe. L’essence synthétique est alors l’unique carburant disponible, mais la destruction des usines de production et des voies de communication provoquent finalement un effondrement de la production au cours des derniers mois de la guerre. Les stocks de carburant sont utilisés avec parcimonie, paralysant les opérations militaires au sol et dans les airs. Le carburant de synthèse produit par l’Allemagne reposait sur une technologie remarquable, mais coûteuse en hommes et en matières premières.

Les USA poursuivent les recherches

Les États-Unis, qui importaient la quasi-totalité de leur pétrole, se sont intéressés avant-guerre aux procédés permettant la production d’essence à grande échelle, de caoutchouc et autres matières premières à partir de charbon. Mais, la découverte de gisements de pétrole au Texas à mis précipitamment fin aux recherches. Les besoins croissants du pays en combustible inhérent aux opérations militaires et à l’effort de guerre font que l’intérêt du gouvernement pour la production de carburant synthétique repart de plus bel. Le 5 avril 1944, le Congrès vote en ce sens un budget de 30 millions sur 5 ans. Des laboratoires et des usines sortent de terre. Lorsque les armées alliées pénètrent en Allemagne, la Technical Oil Mission dirigée par Wilburn C. Schroeder inspecte les sites de production, interroge les scientifiques et les ingénieurs allemands et saisit des milliers de données et de rapports techniques.

Une fois la paix revenue, des membres du Congrès et des responsables de l’administration Truman doutent de la nécessité de poursuivre le programme. L’heure est aux restrictions budgétaires. Néanmoins Schroeder est autorisé à poursuivre ses recherches. Une usine d’ammoniac synthétique du Missouri est transformée en centre d’essai d’hydrogénation du charbon. En février 1949, la centrale à charbon produit 200 barils par jour. La qualité de l’essence sans plomb à 78% d’octane est équivalente à l’essence classique. Encore mieux, les ingénieurs réussissent à transformer du lignite du Dakota du Nord en gazole. En dépit de nombreuses difficultés, l’usine produit 5 700 000 millions litres de carburant synthétique en 5 ans. Une grande partie est utilisée par l’armée américaine. Ces résultats prometteurs couplés à l’augmentation du prix du pétrole brut amènent le Congrès à poursuivre le programme. Deux lois sont ainsi votées en mars 1948 et en septembre 1950. De nouvelles expérimentations sont menées notamment dans le domaine de la gazéification du charbon.

Cependant, l’exploitation des gisements pétrolifères du Golfe persique engendre une baisse importante du prix du pétrole brut. L’administration Eisenhower finit par abandonner la voie de l’essence synthétique. Le programme est officiellement arrêté en 1953.

Tous droits réservés. (c) Christophe Prime, septembre 2019.

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