L’audacieux raid de Gunther Prien sur Scapa Flow


Effets d’officier de U-Boot (c) TdG

Sitôt la guerre déclarée, les U-boote s’attaquent aux lignes de communications britanniques et démontrent qu’ils n’ont rien perdu de leurs capacités offensives. Quarante et un navires,  soit 154 000 tonnes, sont coulés au cours du premier mois de guerre. L’U-29 de Schuhart met à son tableau de chasse une proie de choix en torpillant, le 17 septembre, le porte-avions Courageous dans la passe de Bristol. Le Kapitän zur See Karl Dönitz commandant la U-Bootewaffe souhaite porter un coup magistral à son adversaire, un coup d’éclat susceptible de prouver à Hitler l’efficacité du sous-marin comme arme offensive. Dönitz décide de s’attaquer à un objectif de premier importance devenu mythique depuis la Grande Guerre, la principale base de la Royal Navy : Scapa Flow.

Laver l’affront du sabordage de la flotte impériale allemande à Scapa Flow

Le croiseur de bataille SMS Hindenburg est le derniers bâtiments à être sabordé à Scapa Flow le 21 juin 1919. (c) IWM

Depuis 1914, cette remarquable rade en eaux profondes des Orcades (nord de l’Ecosse) abrite les navires de guerre de la Home Fleet chargés d’assurer la couverture de la Mer du Nord. Les attaques menées par les Allemands au cours de la Grande Guerre ont échoué. Ainsi, le 23 novembre 1914, l’U-18 de von Hennig tente de pénétrer en immersion dans la rade quand il est repéré par un patrouilleur dans le détroit de Hosa. Endommagé par les tirs, le submersible doit se saborder dans le Pentland firth. Le 28 octobre 1918, Emsmann commandant l’U-116 récidive avec la ferme intention de venger l’honneur de son pays en torpillant le cuirassé amiral. Repéré, il se retrouve pris au piège au beau milieu d’un champ de mines commandées à distance. Son bâtiment explose à Hoxa Sound, aucun marin n’en réchappe.

Scapa Flow revêt également une signification particulière pour les marins allemands. Au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918, la Hochseeflotte reçoit l’ordre de se rendre à Scapa Flow pour y être internés. Ils vont y rester 10 longs mois durant lesquels ils vont servir d’attraction aux touristes britanniques. Le 21 juin 1919, l’Admiral Ludwig von Reuter donne l’ordre à la flotte de se saborder à la flotte allemande en réaction au traité de Versailles et à la capitulation de l’Allemagne. Sur les 74 navires de guerre allemands au mouillage, 52 sont sabordés. 16 cuirassés et croiseurs de bataille, 4 croiseurs légers et 32 destroyers. gisent au fond de la rade.

Depuis cet épisode, les Britanniques ont pris soin de protéger les passes et les chenaux en disposant des filets d’acier, des câbles et des blockships. Des vedettes et des destroyers sillonnent en permanence la rade, tandis que des vigies basées à terre scrutent les flots à la recherche d’éventuel épiscope. Le dispositif est complété par des champs de mines, des batteries et des navires de DCA. En outre, les courants du Pentland Firth qui sépare les îles d’Orkney de l’Écosse continentale sont capables de dérouter les plus grands vaisseaux. Seuls des pilotes expérimentés connaissant le dispositif sont en mesure de conduire les navires à travers ce dédale.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Scapa Flow est sans aucun doute le mouillage le mieux gardé au monde et l’Amirauté britannique est persuadée de l’inviolabilité de ce sanctuaire. Par leurs certitudes, les Britanniques ne font qu’accroître le désir de revanche du Führer der U-Boote (F.d.U.). Celui-ci étudie avec beaucoup de minutie les photographies prises par les appareils de reconnaissance de la Luftwaffe et il finit par découvrir dans le Kirk Sound, un chenal mal protégé d’une quinzaine de mètres qui peut permettre à un sous-marin de passer en surface et de pénétrer dans les eaux calmes du mouillage.

La mission

Photographie de la rade de Scapa Flow prise par la Luftwaffe en 1939. (c) DR

Pour mener à bien cette périlleuse mission, l’amiral s’adresse à l’un de ses officiers les plus chevronnés, Günther Prien. Le commandant de l’U-47 est réputé pour ses qualités militaires et pour sa science nautique. Celui que l’on surnomme affectueusement, « le Vieux » s’est déjà fait remarquer en coulant 3 navires britanniques entre le 5 et le 7 septembre 1939 : le Bosnia  (2 407 tonnes), le Rio Claro (4 086 tonnes) et le Gartavon (1 777 tonnes).

Les Kapitänleutnante Prien et Wellner sont conviés à bord du ravitailleur Weichsel pour y rencontrer Dönitz. Ce dernier les fait venir dans le carré des officiers pour leur expliquer la mission. Le regard de Prien s’attarde sur les cartes déployées sur la table et il comprend rapidement de quoi il s’agit quand Wellner pointe son compas sur Scapa Flow et la passe d’Hoxa Sound. Dönitz insiste sur les risques encourus et laisse à Prien une journée de réflexion pour prendre sa décision. Il emporte avec lui cartes et documents de calculs et le lendemain matin, il fait savoir au F.d.U. qu’il accepte finalement la mission.

La veillée d’armes

Le dimanche 8 octobre, à 10 heures du matin, l’U-47 appareille du port de Kiel dans le plus grand secret et gagne la mer du Nord. Hormis le commandant, personne à bord ne connaît la destination. Le sous-marin navigue en plongée le jour pour éviter de se faire repérer et en surface la nuit pour recharger les batteries électriques et renouveler ses réserves d’air comprimé. La traversée s’effectue sans encombre malgré une mer agitée.

Le Kapitänleutnant Gunther Prien. (c) Bundesarchiv

Le 12, vers 22 heures, le submersible fait surface à proximité des Orcades. Dans l’obscurité, la vigie distingue une masse sombre imposante à bâbord, la terre. Celle-ci est si proche que le bâtiment risque d’être drossé à la côte. Aussitôt informés, Prien et Spahr, son officier-navigateur, montent sur le kiosque, mais en l’absence de tous repères visuels, rien ne leur permet de certifier qu’il s’agit bien des Orcades, quand brusquement plusieurs feux à occultation s’allument. Prien informe alors son second, Engerbert Endrass, de la nature de leur mission.

Le commandant doit rapidement prendre une décision. Les vents de force 7 et l’état de la mer l’inquiète quelque peu, mais on lui a annoncé une amélioration pour les prochaines vingt quatre heures. Dans le sous-marin ballotté par les vagues, l’ingénieur-mécanicien et son équipe réparent une avarie sur un des moteurs diesel, mais plusieurs heures vont être nécessaires. Prien ordonne d’éloigner le submersible de la côté et de le faire poser sur le fond. L’attaque aura lieu la nuit suivante. Tandis que l’eau s’engouffre dans les ballasts, le « Vieux » réunit son équipage dans le poste avant et dévoile l’objectif. La nouvelle est accueillie avec calme par les hommes qui ne laissent rien paraître de l’appréhension qui les gagnent peu à peu. Hormis ceux qui sont de quart, tous regagnent les postes d’équipage pour prendre du repos.

Prien pénètre dans l’antre de la Home Fleet

Le 13 au soir, Prien fait remonter l’U-47 à l’immersion périscopique. Après s’être assuré de l’absence de tout danger, il ordonne de faire surface. Bientôt la superstructure d’acier émerge des vagues. Le fin bâtiment se glisse lentement dans le Holm Sound, un des sept accès à la rade. Depuis le kiosque tout semble calme, les hommes scrutent avec émerveillement le chenal illuminé par une aurore boréale montant jusqu’au zénith. À l’intérieur chaque marin gagne son poste de combat.

Le U-Boot Type VII, l’épine dorsale de la U-Bootewaffe lors du conflit. (c) TdG

L’U-47 profite de l’étale de haute mer et s’engage prudemment dans l’étroit passage, évitant les carcasses de navires. Déporté par les courants, le sous-marin accroche par le ventre la chaîne d’ancre d’un blockship et se met par le travers. Après de longues minutes, Prien parvient à se sortir de ce piège. Le U-Boote pénètre à marche réduite dans Scapa Flow sans avoir été repéré. La rade semble endormie; aucun bruit et aucune lumière ne sont perceptibles. D’après les renseignements dont le F.d.U dispose, la Home Fleet se trouve à peu près au complet à Scapa Flow.

Pourtant, Prien trouve le premier bassin vide de tout navire de guerre. Ces derniers ont pris la haute mer depuis quatre jours, mais en remontant vers le nord, il découvre des destroyers à l’ancre et un peu plus loin, il distingue les silhouettes de deux grands bâtiments à quai. Il s’agit du HMS Royal Oak un cuirassé datant de la Première Guerre mondiale et du vieux porte-hydravions HMS Pegasus que Prien identifie à ce moment comme le HMS Repulse.

Il n ‘y a pas de navires au sud de Cava ; avant de tout miser sur un succès il faut prendre toutes les précautions possibles. En conséquence, nous virons sur la gauche. Nous remontons vers le nord en suivant la côte. Deux cuirassés sont au mouillage ; des destroyers plus loin vers la terre. Pas de croiseurs en vue. Je vais donc attaquer les grosses bailles. Distance : 3000 mètres ; fond estimé : 7,5 mètres. Mise à feu par percussion.

Sans tarder, le sous-marin se met en position d’attaque et lance une première salve de torpilles. Trois « anguilles » électriques sortent des tubes en ébranlant légèrement la structure du submersible et filent silencieusement à une vitesse trente noeuds vers leurs cibles.

Vétéran de la bataille du Jutland, le HMS Royal Oak est un navire de seconde en raison de son âge et de sa lenteur. (c) DR

Au bout de trois minutes, une explosion sourde se fait entendre, mais aucun des deux navires ne semble avoir été touché. En fait, une des torpilles a touché la chaîne d’étrave du cuirassé. Les Allemands s’attendent à ce que l’alerte soit donnée, mais le bruit et les secousses n’ont pas perdu perturbé le sommeil de l’équipage du Royal Oak. Le commandant du navire, Benn, pense qu’il s’agit d’un incident dans le magasin des peintures. Sans attendre Prien fait exécuter une large boucle pour se remettre en position de tir. Dans la chambre des torpilles, les marins s’activent pour recharger les tubes. À 1 heure du matin, quatre nouvelles torpilles sont lancées. Cette fois, les coups portent. Prien et ses hommes exultent en entendant les explosions. Si le HMS Pegasus a été touché par une torpille, mais le HMS Royal Oak a été atteint à trois reprises. À l’intérieur du bâtiment, l’équipage est tiré de son sommeil par les détonations successives. Le navire se transforme en un véritable piège pour les marins qui se ruent dans les coursives pour tenter de gagner les ponts supérieurs. Touché en dernier, le poste occupé par les Royal Marines est en proie aux flammes, des hommes sont transformés en torchères sous les yeux horrifiés de leurs camarades. Le cuirassé gîte à 20 degrés, mais au bout de 17 minutes, il chavire et sombre par trente mètres de fond, entraînant dans ses entrailles 833 marins et officiers. Un navire de pêche tente de sauver les rescapés.

 Torpille lancée par l’arrière ; à l ‘avant, deux tubes sont rechargés ; trois torpilles lancées de l’avant. Au bout de trois minutes de tension, détonations sur le navire le plus rapproché. Forte explosion, grondements et roulements. Puis des gerbes d’eau suivies de colonnes de flammes, des éclats volent en l’air. Le port s’anime. Des destroyers éclairent, des signaux s’échangent de tous cotés, à terre, à 200 mètres de moi, on entend vrombir des voitures […] Soudain, l’explosion éclate, assourdissante, suivie d’un grondement sourd et vibrant. Ensuite, jaillissement des colonnes d’eau, puis des flammes et volent des débris de tous côtés. La rade brusquement s’éveille. Les destroyers s’illuminent, les signaux s’échangent de toutes parts et, à 200 mètres de moi, des voitures passent en vrombissant sur les routes de la côte. Un cuirassé a été coulé, un second endommagé et les trois autres torpilles se sont perdues  dans la nature. 

La fuite

Les sous-mariniers allemands n’ont pas le temps de s’attarder sur le drame qui est en train de se jouer sous leurs yeux ; Scapa Flow est en ébullition et il leur faut s’échapper au plus vite. Obligé de rester en surface, l’U-47 est une proie facile. Une voiture circulant sur la route côtière, balaie de ses phares le kiosque; le véhicule s’arrête avant de faire demi tour et foncer à toute vitesse vers la base. Les moteurs diesel tournent à plein régime car il faut atteindre la passe avant le changement de marée. Du côté britannique, la surprise est totale et on tarde à réagir. L’U-47 avance péniblement luttant sans cesse contre le courant qui ralentit sa fuite. Le barreur parvient finalement à se frayer un chemin dans l’étroit goulet et à 2h15, le submersible gagne le grand large et fait route vers le port de Wilhelmshaven.

Le lendemain à 11 heures, la BBC annonce que la terrible nouvelle. Choqués, les Britanniques croient à un accident jusqu’à ce que des morceaux d’une hélice de torpille soient remontés à la surface par les scaphandriers. En attendant l’amélioration de ses défenses, Scapa Flow est désertée par la Home Fleet et Winston Churchill ordonne la construction de quatre chaussées en béton à l’est de la rade, connues sous le nom des « barrières de Churchill ». Elles sont érigées avec 250 000 tonnes de gravats, 66 000 blocs de béton pesant chacun de 5 à 10 tonnes.

L’année même de son exploit, Prien édite aux éditions de Deutscher Verlag le récit de son odyssée. (c) DR

A leur retour, Prien et son équipage sont fêtés comme des héros et ils sont envoyés à Berlin pour y rencontrer le Führer qui les félicite pour leur exploit. Celui-ci remet la croix de fer de 2ème classe à chaque membre d’équipage; Prien reçoit quant à lui la croix de fer de 1ère classe et la croix de chevalier. Bon joueur, Le Premier ministre britannique Winston Churchill reconnaît qu’il s’agit là « d’un magnifique fait d’arme», mais la bataille est loin d’être terminée.

Tous droits réservés. (c) Christophe Prime, septembre 2019.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *